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10 è CHAMBRE

Un film-documentaire de Raymond Depardon.

Sortie le 02 juin 2004.

 

 

 

 

Crédits photographiques : Les Films du Losange.

De mai à juillet 2003, Raymond Depardon et son équipe ont obtenu l'autorisation exceptionnelle de filmer le déroulement des audiences de la 10ème Chambre Correctionnelle de Paris. Dix ans après Délits flagrants, le cinéaste poursuit sa démarche en nous proposant ce nouveau documentaire citoyen, témoignage inédit sur le fonctionnement de la machine judiciaire. De la simple convocation pour conduite en état d'ivresse aux déférés de la nuit, 10e chambre nous plonge dans le quotidien d'un tribunal : douze affaires, douze histoires d'hommes et de femmes qui se sont, un jour, retrouvés face à la justice.

COUP DE COEUR !

 

S’il est un film que vous devez aller voir, c’est certainement le nouveau documentaire de Raymond Depardon, 10ème chambre : instants d’audiences. Une fois de plus, le genre documentaire nous offre un puissant support de réflexion, dans une société aux tendances bêtifiantes. Qui plus est, le célèbre photographe et cinéaste est un spécialiste unanimement reconnu, déjà auteur de Délits flagrants, qui traitait aussi de la justice dans ce pays. Ici, le réalisateur a pris le parti de n’user aucun artifice cinématographique, choisissant de filmer au plus près les accusé(e)s se succédant à la barre.

Cette forme épurée, basée sur le champ / contre champ entre la juge et le prévenu, évite brillamment le voyeurisme, tout en décelant avec une infime discrétion les failles, les forces et l’humanité de chaque individu à travers une palette d’émotions étonnante : la peur, le tremblement de voix, la stupéfaction devant une sentence, ou encore l’amusement et l’ironie. Ainsi, l’immobilité de la caméra, loin de nous ennuyer, participe à nous tenir en haleine pendant le film, sans se poser en juge et sans nous poser en juge (normalement). Car ce que le réalisateur a choisi de nous montrer (et son montage est naturellement subjectif) est le reflet d’une justice quotidienne, avec qui chacun des spectateurs pourrait un jour avoir affaire. On capte mieux ainsi la situation extra ordinaire dans laquelle se retrouve la majeure partie des accusés.

Car le tribunal est bien un théâtre et un spectacle dont la mise en scène, très soignée, doit servir en quelque sorte de traumatisme, afin que l’accusé saisisse la protée de son acte, ce qui n’est pas toujours le cas. Mais parfois, telle l’église qui tente de remettre sur le chemin ses brebis galeuses par le biais de l’aveu-confession, le tribunal peut dégager une sorte d’autorité excessive et abusive. Ces dangers, ces abus de pouvoir, ces jugements de valeur pour qui va à l’encontre d’un mode de vie dit « normal », sont également très bien restitués dans ce documentaire dont on peut voir qu’il souligne toute la complexité de la situation.

Depardon, ou tout du moins son montage, souligne tout aussi bien le caractère parfois irresponsable de l’accusé, sa manie pour la mythomanie, son hypocrisie, tout comme il parvient à critiquer ces mêmes lacunes ou limites dans le camp adverse. E l’on peut se demander, question fondamentale, si c’est l’œuf ou la poule qui est apparu en premier : le délit est-il inné chez l’homme, ou est-il le fruit d’une société malade, incapable de prendre soin des individus qu’elle va condamner plus tard, en leur rejetant la faute de la maladie de la société. On voit bien qu’on tourne en rond et que le cercle vicieux est d’une complexité effrayante.

C’est pourquoi 10ème chambre est un documentaire, mine de rien, exemplaire. Parce qu’au détour de délits « mineurs » (conduite en état d’ivresse, insulte à agent, conduite sans permis, possession d’armes, harcèlement moral, irrégularité des papiers, vol à la tire, consommation de cannabis), Depardon parvient à faire un grand film de réflexion sur la justice toute entière et sur notre société. Nous sommes stimulés lors de la vision du film, mais cela ne s’arrête pas là : la réflexion et la discussion se poursuivent hors de la salle. Il est rare de stimuler de grands thèmes philosophiques tels que la Vérité ou la Justice.

Car on peut se questionner sur la légitimité d’un loi. Qu’est qu’une bonne loi ? Représente-t-elle une ou La vérité ? Pourquoi le cannabis est-il admis dans un pays quand chez le voisin il conduit à la réclusion ? Y’a-t-il des lois universelles ? A quoi sert la justice ? Pourquoi en arrive-t-on à commettre un délit ? Y’a-t-il un déterminisme social ou culturel ? Comment faire pour améliorer les lois ? Comment ne pas tomber dans le système judiciaire américain, discriminatoire, raciste, esclavagiste (main d’œuvre bon marché) qui a condamné plus de 2 millions de personnes (soit 1 américain sur 140) ? Rappelons qu’en Californie, comme cela existait en France sous la IIIème République, trois délits peuvent mener un individu en prison à vie !

Au-delà des réflexions que ce film suscitera en chacun de nous, 10ème chambre rappelle aussi que la justice, pressée par des cadences ambiguës, est rendue parfois bien vite et que la loi (comme la société), pour autant nécessaire qu’elle peut l’être, est imparfaite et que c’est à l’homme qu’il incombe de la changer. On le voit à travers les témoignages d’accusés plus ou moins maladroits qui ne comprennent pas ce qu’on leur reproche et l’injustice dont ils pensent avoir été victimes. On parle beaucoup de désobéissance civile et il est évident que parfois l’acte de rébellion peut faire bouger les choses. A l’inverse, certaines personnes assez irresponsables ne comprennent pas la sentence, ne mesurant pas la portée de leurs actes, ce qui donne lieu à de véritables sketches.

Toujours est-il que l’on peut retenir trois choses : que bien entendu la nature complexe de chaque situation n’est pas à éluder, que cependant la justice comme les citoyens ont d’énormes progrès à faire et qu’enfin à ce titre 10ème chambre offre un merveilleux terrain de réflexion pour les spectateurs que nous sommes.

Alessandro Di Giuseppe

 

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