COUP
DE COEUR !

S’il
est un film que vous devez aller voir, c’est certainement le
nouveau documentaire de Raymond Depardon, 10ème
chambre : instants d’audiences. Une fois de plus, le
genre documentaire nous offre un puissant support de réflexion,
dans une société aux tendances bêtifiantes. Qui plus est, le
célèbre photographe et cinéaste est un spécialiste unanimement
reconnu, déjà auteur de Délits flagrants, qui traitait
aussi de la justice dans ce pays. Ici, le réalisateur a pris
le parti de n’user aucun artifice cinématographique, choisissant
de filmer au plus près les accusé(e)s se succédant à la barre.
Cette forme épurée, basée
sur le champ / contre champ entre la juge et le prévenu, évite
brillamment le voyeurisme, tout en décelant avec une infime
discrétion les failles, les forces et l’humanité de chaque individu
à travers une palette d’émotions étonnante : la peur, le
tremblement de voix, la stupéfaction devant une sentence, ou
encore l’amusement et l’ironie. Ainsi, l’immobilité de la caméra,
loin de nous ennuyer, participe à nous tenir en haleine pendant
le film, sans se poser en juge et sans nous poser en juge (normalement).
Car ce que le réalisateur a choisi de nous montrer (et son montage
est naturellement subjectif) est le reflet d’une justice quotidienne,
avec qui chacun des spectateurs pourrait un jour avoir affaire.
On capte mieux ainsi la situation extra ordinaire dans laquelle
se retrouve la majeure partie des accusés.
Car le tribunal est bien
un théâtre et un spectacle dont la mise en scène, très soignée,
doit servir en quelque sorte de traumatisme, afin que l’accusé
saisisse la protée de son acte, ce qui n’est pas toujours le
cas. Mais parfois, telle l’église qui tente de remettre sur
le chemin ses brebis galeuses par le biais de l’aveu-confession,
le tribunal peut dégager une sorte d’autorité excessive et abusive.
Ces dangers, ces abus de pouvoir, ces jugements de valeur pour
qui va à l’encontre d’un mode de vie dit « normal »,
sont également très bien restitués dans ce documentaire dont
on peut voir qu’il souligne toute la complexité de la situation.
Depardon, ou tout du moins
son montage, souligne tout aussi bien le caractère parfois irresponsable
de l’accusé, sa manie pour la mythomanie, son hypocrisie, tout
comme il parvient à critiquer ces mêmes lacunes ou limites dans
le camp adverse. E l’on peut se demander, question fondamentale,
si c’est l’œuf ou la poule qui est apparu en premier :
le délit est-il inné chez l’homme, ou est-il le fruit d’une
société malade, incapable de prendre soin des individus qu’elle
va condamner plus tard, en leur rejetant la faute de la maladie
de la société. On voit bien qu’on tourne en rond et que le cercle
vicieux est d’une complexité effrayante.
C’est pourquoi 10ème
chambre est un documentaire, mine de rien, exemplaire. Parce
qu’au détour de délits « mineurs » (conduite en état
d’ivresse, insulte à agent, conduite sans permis, possession
d’armes, harcèlement moral, irrégularité des papiers, vol à
la tire, consommation de cannabis), Depardon parvient à faire
un grand film de réflexion sur la justice toute entière et sur
notre société. Nous sommes stimulés lors de la vision du film,
mais cela ne s’arrête pas là : la réflexion et la discussion
se poursuivent hors de la salle. Il est rare de stimuler de
grands thèmes philosophiques tels que la Vérité ou la Justice.

Car on peut se questionner
sur la légitimité d’un loi. Qu’est qu’une bonne loi ? Représente-t-elle
une ou La vérité ? Pourquoi le cannabis est-il admis dans
un pays quand chez le voisin il conduit à la réclusion ?
Y’a-t-il des lois universelles ? A quoi sert la justice ?
Pourquoi en arrive-t-on à commettre un délit ? Y’a-t-il
un déterminisme social ou culturel ? Comment faire pour
améliorer les lois ? Comment ne pas tomber dans le système
judiciaire américain, discriminatoire, raciste, esclavagiste
(main d’œuvre bon marché) qui a condamné plus de 2 millions
de personnes (soit 1 américain sur 140) ? Rappelons qu’en
Californie, comme cela existait en France sous la IIIème République,
trois délits peuvent mener un individu en prison à vie !
Au-delà des réflexions
que ce film suscitera en chacun de nous, 10ème
chambre rappelle aussi que la justice, pressée par des cadences
ambiguës, est rendue parfois bien vite et que la loi (comme
la société), pour autant nécessaire qu’elle peut l’être, est
imparfaite et que c’est à l’homme qu’il incombe de la changer.
On le voit à travers les témoignages d’accusés plus ou moins
maladroits qui ne comprennent pas ce qu’on leur reproche et
l’injustice dont ils pensent avoir été victimes. On parle beaucoup
de désobéissance civile et il est évident que parfois l’acte
de rébellion peut faire bouger les choses. A l’inverse, certaines
personnes assez irresponsables ne comprennent pas la sentence,
ne mesurant pas la portée de leurs actes, ce qui donne lieu
à de véritables sketches.
Toujours est-il que l’on
peut retenir trois choses : que bien entendu la nature
complexe de chaque situation n’est pas à éluder, que cependant
la justice comme les citoyens ont d’énormes progrès à faire
et qu’enfin à ce titre 10ème chambre
offre un merveilleux terrain de réflexion pour les spectateurs
que nous sommes.
Alessandro
Di Giuseppe
Le
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