19 décembre 2018
Critiques

12 Years A Slave : Un choc frontal

Après deux films ayant réunis succès critique et public (“Hunger” et “Shame”), Steve McQueen, l'un des nouveaux prodiges hollywoodiens, s'attaque à l'une des facettes les plus noires de l'histoire américaine, celle de l'esclavagisme. Tarantino s'y était déjà essayé il y a maintenant un an avec l'excellent « Django Unchained » où la gravité du sujet se mêlait au fun inhérent au metteur en scène de « Pulp Fiction » dans un cocktail d'action et de réflexion privilégiant tout de même le côté jouissif de l'oeuvre. Cette fois, McQueen se pose en observateur radicalement différent de ce qu'était la vision de Tarantino et nous livre un film aux allures académiques qui se révèle pourtant d'une justesse de ton incroyable sur un sujet des plus épineux.

On pourrait croire que « 12 Years A Slave » serait le pendant « esclavagiste » de ce qu'était « La Liste de Schindler » il y a maintenant 20 ans. Pourtant, McQueen fait le choix de rester mesuré dans son propos et ce, à tout point de vue. Ici, pas de violence gratuite, chaque geste ou décision pris par ses protagonistes renvoient à une situation ou à un milieu aux codes inhumains. Le Sud des Etats-Unis fait alors figure de véritable enfer sur terre, une contrée aux arbres noueux et à la chaleur infernale dominée par une pensée christique difforme et implacable. Cette vision est alors matérialisée sous la forme d'un planteur de coton psychopathe (Michael Fassbender, toujours parfait) trouvant l'explication de ses gestes dans des écrits bibliques détournés par une terre s'abreuvant de sang et de sueur.

Ici, pas question de traiter unilatéralement la traite des noirs par les blancs, McQueen s'intéressant avant tout à l'asservissement et à la domination de l'homme par l'homme. Ainsi, l'histoire nous présente une galerie de personnages fascinants et écrits avec une précision incroyable, de l'ancienne esclave noire devenue maîtresse de maison à l'artisan canadien humaniste en passant par l'intendant blanc développant un sentiment d'infériorité face au noir instruit venu du nord. Le réalisateur de « Shame » a eu l'excellente idée de chercher l'horreur dans le cœur des hommes plutôt que de mettre en scène un pamphlet radical montrant du doigt des pratiques sans toutefois les expliquer.

Pour incarner le héros de cette histoire, un homme enlevé puis asservi pendant 12 ans loin de sa famille, Chiwetel Ejiofor compose un personnage plein de normalité et renvoyant au public sa propre image. Sauf qu'ici, cet homme simple aux valeurs familiales exemplaires se retrouvent dans une situation qu'il ne comprend pas (en ce sens, la scène où Solomon se retrouve enchaîné est exemplaire, jamais le fer n'aura semblé si lourd à porter), pris dans la folie des hommes faisant rejaillir sur une population ayant pour seul faute leur couleur de peau, toute leur haine et leur rancœur face à leur propre existence. McQueen réussit ainsi le pari de placer ses personnages au premier plan face à un contexte historique mis de côté (aucune notion de temps ni intervention de personnages connus).

En s'emparant d'un contexte historique où d'autres cinéastes se serait empêtré dans un côté didactique propices aux classes de lycées (rappelons le paresseux « Lincoln » de Spielberg), Steve McQueen parvient à nous surprendre et à nous immerger totalement dans une histoire vieille de presque 200 ans. Le cinéaste nous invite ainsi à lire l'horreur indescriptible dans le cœur de certains hommes pour lesquels l'esclavagisme est un miroir terrifiant les renvoyant à leurs pires démons. « 12 Years a Slave » n'est pas un film fait pour expliquer le calvaire subit par les populations noires dans ces contrées maudites, c'est un choc frontal invitant littéralement son public à vivre l'expérience, sans artifice ni misérabilisme, pour mieux comprendre ce qu'était l'esclavagisme aux Etats-Unis au milieu du XIXème siècle.
Auteur :Cyprien Pleuvret
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