20 novembre 2018
Critiques

22 Miles : Bad Vibration

Cas intéressant que celui de Peter Berg. Contrairement à Antoine Fuqua, sur lequel nous sommes récemment revenu dans ces colonnes à l'occasion de la sortie d'"Equalizer 2", Berg n'a eu de cesse de forger son style en copiant celui de ses copains au besoin de ses projets. D'où une filmographie en forme de catalogue de figures de styles pillées chez les autres (Michael Mann aurait ouvert une permanence à la SACEM), mais outrageusement déposées comme autant de marques de fabrique. La démarche se contenterait d'être grossière si elle ne semblait pas recueillir la complaisance affolante de la critique à son égard, toujours prompt à encenser les épigones au détriment de leur maîtres. A croire que n'importe qui peut recycler des gimmicks qu'il ne perçoit qu'à l'aune de leurs réceptions pavloviennes sans être remis à sa place par ceux qui sont censés en saisir la dimension organique chez les cinéastes ainsi « honorés ».

Pourtant, il suffirait de jeter un œil à ses deux premiers films (les inénarrables "Very Bad Thing" et "Bienvenue dans la jungle") pour se rappeler que le formalisme de Berg ne repose pas sur une vision du monde particulièrement élaborée, et encore moins sur un sens acéré du découpage. Que le type qui ne soit même pas capable de se mettre au niveau d'un plaisir simple tel que Dwayne Johnson se foutant sur la gueule avec un pygmée se targue aujourd'hui de faire un cinéma d'action auscultant la place de l'Amérique dans le monde moderne aurait logiquement dû faire tilter. Ou au moins faire envisager l'hypothèse que si Peter Berg ne s'exprime qu'à travers le vocabulaire des autres, c'est pour faire oublier qu'il n'a pas grand-chose à dire.

Ou en tout cas, rien qu'il ne peut assumer en tant que tel, ce qui rend son cinéma malhonnête en plus d'être antipathique. Car pomper les outils des voisins comme autant d'éléments de langage hors-sol est une chose, mais le faire pour tromper le spectateur sur la bêtise infamante de son propos (voir à cet égard le terminal "Du sang et des larmes"), achève de ranger son dossier sur l'étagère des charmeurs de serpents de supermarché. Ce n'est pas un réalisateur, mais un communicant réduisant le cinéma à un catalogue de signes destinés à habiller son contenu. La forme, c'est le fond qui remonte à la surface dit-on. Pas ici.

Or, à l'aune des tréfonds de nullité atteint par "22 Miles", on peut espérer que son nouveau film ne contribue à déclencher un accès de lucidité sur son cas. Ici, Berg complète son album Panini en se payant un réalisateur jusqu'à alors épargné par ses doigts crochus : le défunt Tony Scott, qui voit impuissant son héritage profané sous couvert de l'hommage que le film n'essaie même pas lui rendre. Tout y passe : le récit sous adrénaline, la dilatation de l'immédiateté par la multiplicité des points de vue, les personnages évoluant dans l'interface d'un système dématérialisé…

Un dernier point qui laisse penser à priori que Berg connait vaguement les raisons pour lesquelles il va piocher chez ses modèles. Le réalisateur de "Battleship" réussit ainsi à faire illusion quelques minutes avec l'Overwatch itération intéressante du concept éculé de la super unité de blacksops, où les membres au sol sont en permanence reliés au système qui leur dicte leurs faits et gestes. Une sorte de corps organique où les individus ne sont définis qu'à travers leur lien avec l'unité centrale qui articule le tout (leurs fonctions vitales s'affichent même régulièrement à l'écran).

Or, non seulement le sens de la cinématographie absolument effroyable de Berg achève d'enterrer le potentiel de la chose au premier coup de feu tiré (on est pas chez le Tony Scott d'"Ennemi d'Etat" ou "Spy Game", mais chez Olivier Mégaton), mais le réalisateur ne cesse de contredire son concept. D'abord par le choix de son protagoniste principal, surdoué colérique sur le papier mais surtout connard susceptible à l'écran qui passe son temps à déborder les situations de son émotivité (pauvre Mark Wahlberg, qui compose la plus insupportable variation de kéké les grosses couilles de toute sa carrière). Pour une unité censée balayer les affects de ses membres, on repassera. D'autant plus que Berg a la brillante idée de systématiquement débriefer ses scènes au moment où elles se déroulent. Déjà difficile à suivre en raison de son filmage chaotique, l'intrigue devient absolument incompréhensible tant les dialogues ne semblent jamais écouter l'action (et vice-versa), aboutissant à une cacophonie visuelle et sonore aussi inaudible qu'illisible.

Le réalisateur a beau récapituler les tenants et les aboutissants toutes les cinq minutes pour donner le change, rien n'y fait. Et certainement pas le concours de considérations sentencieuses auquel se livre Marky Mark et un John Malkovich dont l'assurance hautaine fait la guerre à une coupe de cheveux piquée à Jean Claude Van Damme dans "Streetfighter". Des interludes, mais surtout des interruptions permanentes, qui ne réussissent qu'à flinguer le sentiment d'urgence et d'authenticité recherchée à grand-coup de shaky cam et de décadrages intempestifs.

Cette tentative d'imposer son surmoi n'empêche même pas "22 Miles" de ressembler moins au début de franchise auquel son twist aimerait le destiner qu'à un pilote de série télé destiné à remplir les grilles des troisièmes parties de soirées. Auquel cas, "22 Miles" se serait contenté d'être simplement médiocre. Au cinéma on est pas loin de la punition que son réalisateur inflige à intervalles réguliers au spectateur nostalgique de ce cinéma dit « du milieu », qui mérite mieux que ce genre de Tartuffe rhabillé en messie pour prévenir son déclin.


Auteur : Guillaume Méral

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