10 décembre 2018
Critiques

A Beautiful Day : Élève-toi tel le Joaquin Phoenix

« Le Taxi Driver du 21ème siècle ». C'est l'accroche issue du quotidien (copain !) britannique The Times que l'on peut voir apposée sur l'affiche du dernier long-métrage de Lynne Ramsay. Encore plus grosse que le titre, "A Beautiful Day", on aurait préféré avoir le droit aux habituels « Une claque ! », « Éblouissant ! », « Sublime ! » ou « Bouleversant ! » à la place de cette citation choc en toc. Certes, elles auraient également été des formules racoleuses et galvaudées, mais elles ont le mérite de ne pas nier ou tout du moins diluer l'autonomie de l'objet artistique et c'est là leur moindre défaut.

Ici, nous sommes face à une réduction de l'autonomie de "A Beautiful Day", un refus implicite d'avoir confiance en la capacité des spectateurs à se saisir d'un certain degré de nouveauté. Plus que "A Beautiful Day", c'est un succédané d'une œuvre iconique du septième Art qui semble être vendu simplement parce qu'on suit un bourrin à la recherche d'une prostipéripatétibrute en culottes courtes malgré elle. Paradoxalement, les artisans du cinéma préfèrent que l'on communique le moins possible sur leurs influences perceptibles ou dissimulées car ils craignent que leur film ne souffre de la comparaison avec une autre œuvre révérée. 


Si son âge est sur la montre…

On se rend très vite compte qu'il serait assez vain de chercher à faire de Joe (Joaquin Phoenix) un Travis Bickle (Robert De Niro) de la troisième décennie tant "A Beautiful Day" et son protagoniste sont d'une solidité qui pourrait supporter l'épreuve de l'autonomie même si nous sommes face à un vétéran en pleine déliquescence morale ( carrément à deux doigts de devenir aussi marteau que son outil de prédilection ) en quête d'une jouvencelle retenue dans un donjon clos… Euh, une maison close, pardon. Samouraï des temps modernes (big up à ceux qui se reconnaîtront et big up à tous les massives), chevalier contemporain, Joe porte derrière ses désillusions une noblesse, un courage et un héroïsme aussi indéfectibles que palpables, attributs lui conférant une dimension universelle capable de transcender les âges et les frontières. Figure brisée partie à la rescousse d'une figure immaculée, un superbe personnage auquel Joaquin Phoenix apporte une prestance de plantigrade : charnu, lippu, bourru, poilu, barbu, le gros ours grogne plus qu'il ne parle et ses patounes rugueuses peuvent être aussi protectrices que destructrices.

Sans l'excuser, le spectateur comprend pourquoi Lynne Ramsay semble parfois céder à la facilité en ne sollicitant rien de plus de sa caméra que l'illustration la plus dépouillée de l'impressionnante tessiture de jeu de Joaquin Phoenix. Se limiter à l'énonciation de cette scorie serait toutefois d'une malhonnêteté répréhensible tant la réalisatrice s'échine à raconter son histoire par l'image. Adaptant de Tu N'As Jamais Vraiment Été Là de Jonathan Ames, la cinéaste utilise sa mise en scène comme l'écrivain utilisait son clavier d'ordinateur. Dégraissé à l'extrême pour tenir sur une heure vingt, presque entièrement débarrassé de ses lignes d'exposition superfétatoires, "A Beautiful Day" transforme ce qu'on peut deviner avoir été des mots en des plans et des enchaînements de plans qui le narreront du début à la fin. Tout en préservant par le recours à l'implicite le mystère nécessaire à l'aura d'un personnage, les scarifications lézardant le corps de Joe évoquent bien plus de choses que n'aurait pu le faire une verbalisation de son passé. Nous n'avons pas besoin de voir et d'entendre une explicitation de son passé, nous avons juste besoin de la comprendre et de la ressentir.

Profitant de la simplicité et non pas du simplisme de son histoire, Lynne Ramsay insuffle à sa toute dernière œuvre de la vie en multipliant les occasions de se concentrer sur des détails : des gros plans sur des visages tourmentés, un chauffeur de taxi chantonnant du blues, la circulation matinale, des bonbons verts… Ce sont tous ces petits riens qui ne sont en apparence rien de plus que des petits riens qui permettent à l'environnement de s'incarner et de porter en lui une mélancolie en phase avec la tristesse de celui qui pérégrinera en son sein. Ils contribuent à conférer à "A Beautiful Day" son sens puisqu'ils participent à l'humanité de ses personnages et par corollaire nourrissent sa portée dramatique. Le long-métrage de Lynne Ramsay ne donne pas la priorité à un enchaînement d'événements dans lequel ses êtres fictifs devraient artificiellement s'insérer et c'est dans cette démarche que réside son authenticité et sa sincérité.


…Elle est prête pour le monstre

La subtile mais haute tenue de la mise en scène se remarque plus explicitement lors de belles scènes et de beaux plans. Citons pêle-mêle une infiltration brutale vue au travers de caméras de sécurité muettes, l'agonie fredonnante d'un sbire étreignant la main de son bourreau, un enterrement à l'occasion duquel le spectateur perçoit tout la puissance bucolique d'une Nature dont il ne soupçonnait plus l'existence après des dizaines de minutes en immersion dans une Grosse Pomme pourrie par ce qui est plus un turbo-ténia qu'un petit ver, une gerbe de sang et de cervelle qui vient éclabousser la tête d'un personnage et contraster avec le mur vert gazon derrière lui…

Plus que de jolis tableaux réductibles à leur apport pictural, ces moments regorgent d'une poésie inattendue dans le sens où elle repose sur la confrontation entre des éléments antinomiques : la violence rencontre le silence, la Mort s'immisce dans la vie, de la douleur émerge la quiétude et le gore vient troubler le propre. Des instants d'affrontement entre des facettes opposées mais qui produisent de la beauté, un peu comme tout ce film qui se veut aussi brut qu'esthétique, aussi sec que doux, aussi déprimant qu'apaisant.

Dans cette logique, il se peut toutefois, notamment dans ses ultimes scènes, que "A Beautiful Day" tombe un peu dans des fioritures esthétisantes et poseuses à l'occasion de quelques visions hallucinées très maladroites mais c'est un grief bien mineur en comparaison de l'écrasante force de la sensibilité râpeuse qui irriguait jusqu'alors un long-métrage dans lequel une délicate étreinte résonne avec autant de justesse et de pudeur qu'une grosse mandale.

Si l'on souhaite aborder le personnage de Joe de manière plus prosaïque, il n'est pas forcément nécessaire de l'élever au rang de figure mythologique pour en expliquer la force. Témoignage supplémentaire d'une profession de foi guidée par l'humanité, l'authenticité et la beauté de ce et surtout de ceux dont elle fait le portrait, Lynne Ramsay nous met aux côtés d'un archétype souvent cantonné à un rôle tertiaire voire de figuration mais qui se voit contraint par la force des choses de s'élever petit à petit au rang de protagoniste. L'homme de main, le plus souvent un élément mobile du décor, se mue petit à petit en héros de roman noir. C'est lui aussi un dur à cuire déjà bien désabusé mais qui s'enfoncera un peu plus encore dans son abîme intérieur à chaque confrontation avec la noirceur et la cruauté de son univers avant d'entrapercevoir une lueur d'espoir vacillant tout au bout d'un tunnel de souffrance.

Cette lumière titubante à la toute fin d'un couloir de ténèbres, nous la retrouvons dans l'ultime morceau musical, évocation de l'apaisement et de l'optimisme qui peut être produit un lever de soleil. Une bande originale que l'on doit à Jonny Greenwood, touche-à-tout du groupe Radiohead dont la polyvalence s'entend dans ce travail. Même sporadiquement, les sonorités de sa composition évoqueront à vos oreilles l'electro, le blues, l'indus ou encore le hip hop sans que l'ensemble n'ait l'air d'un mélange d'influences aussi superficiel que foutraque puisque la partition sonore ne quittera jamais une ligne directrice qui se doit d'évoquer aussi bien la mélancolie que l'environnement urbain. Consistante, la musique tire sa singularité de la cohabitation de sonorités pourtant familières et s'impose comme un élément essentiel au spleen.


Stop ! Hammertime.

Guidée par l'envie d'illustrer la grandeur qui peut être contenue dans la petitesse, conduite par le désir de dessiner la douceur qui peut naître de la brutalité, mue par la volonté de peindre la beauté qui émerger de la mocheté, Lynne Ramsay peut se prendre à quelques reprises les pieds dans le tapis du contemplatif pour le contemplatif mais signe surtout avec "A Beautiful Day" une œuvre aussi sèche que sensible qui devrait être considérée pour elle-même et non pas à l'aune d'une figure d'autorité ultime.

Il suffit de regarder et d'écouter Joaquin Phoenix bouger et grogner comme un ursidé pour comprendre pourquoi il a reçu le prix d'interprétation masculine tout comme il suffit de se rendre compte de l'exigence dans la construction de la narration d'un film qui pourrait presque se délester des quelques mots qu'il prononce pour comprendre pourquoi le film partage, avec "Mise À Mort Du Cerf Sacré", le prix du meilleur scénario, deux récompenses remises lors de la dernière édition du Festival de Cannes.

Après la fête du slip qu'avait été le mois d'octobre, le mois de novembre démarrait sous les pires auspices (et risque de ne pas aller en s'améliorant quand on voit dans la bande-annonce de "Le Bonhomme De Neige" le tueur effrayer sa prochaine victime en lui balançant une boule de neige dans le dos…) mais il y aura eu au moins un bon film.
Auteur :Rayane Mezioud
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