10 décembre 2018
Critiques

A Beautiful Day : Portrait d’un tueur fantôme

Une personne rassemble et nettoie des objets, circule dans un couloir d'hôtel avant de sortir dans la nuit de New-York. On perçoit une silhouette puis, quelques instants plus tard, un visage distinctement, lorsque, assis dans un taxi, l'homme vit un premier moment d'accalmie. Ce visage, c'est celui de Joe (joué par Joaquin Phoenix), vétéran de guerre et désormais tueur à gages, spécialisé dans le sauvetage d'enfants victimes de réseaux pédophiles. La figure de l'antihéros qui sauve les autres et est lui-même au bord du gouffre, qui s'abîme dans la violence, n'est pas nouvelle et s'inscrit dans la continuité d'autres antihéros américains.

L'acteur incarne de manière très tangible cet homme au corps puissant, recouvert de cicatrices, que l'on suit tout au long du film : pas une scène ne se déroulera sans sa présence. Plus que de décrire une situation complexe, il s'agit ici de faire le portrait d'un personnage, en exposant ses émotions, ses réactions aux situations qui l'entourent et finissent par le dépasser, cela par une mise en scène très efficace. Celui-ci alterne entre états d'intériorité et d'explosion, d'impassibilité et d'abandon, qui conduit à redouter un moment de basculement qui parait inévitable. Comportant peu de dialogues, le film se veut obscur et mutique, parfois difficilement déchiffrable, à l'image de Joe duquel le spectateur est amené à épouser le regard.

"We Need To Talk About Kevin", précédent film de la réalisatrice Lynne Ramsay, mettait en scène par des flashbacks une mère qui retraçait le passé et l'évolution de son fils dans le but de découvrir ce qui avait pu l'amener à commettre des actes irréparables. Ici, au contraire, pas question de trop en révéler ni de tenter d'expliquer la raison de ses actes. A l'aide d'images furtives, le montage nous fait entrer dans sa tête, envisager sa réalité afin de renforcer la proximité établie. Les sons et la musique (composée par Jonny Greenwood), par leur rythme et leur intensité, annoncent les actions à venir et surtout accompagnent l'état émotionnel du personnage.

New-York est représentée comme une ville bruyante, parfois oppressante qui contrastera ensuite avec l'ambiance des beaux quartiers, calmes et ordonnés, et pourtant pas plus rassurants. Les autres personnages sont tous vus à travers le prisme de sa vision du monde, manichéenne et sans concession, tantôt cibles à abattre, ou victimes à protéger à n'importe quel prix. C'est une nouvelle mission qu'il lui est demandée d'accomplir, celle de retrouver Nina (Ekaterina Samsonov), fille d'un sénateur en campagne, qui va précipiter les événements. Au sein d'un environnement devenu dès lors incontrôlable, il sera mis face à son absence de réflexion et aux choix qu'ils lui sont, peut-être, encore possibles de faire.

Entre obsession de justice et violence brutale, la réalisatrice ne cherche pas tant à se positionner sur le caractère moral ou non de son personnage qu'à saisir au plus près sa vérité. C'est par ce biais, et malgré un scénario assez mince et un peu déjà vu, que Lynne Ramsay signe une errance prenante, à expérimenter.
Auteur :Sarah Gonçalvès
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