13 décembre 2018
Critiques

A Star Is Born : A l’ombre du showbizness

Soyons francs : en France comme aux Etats-Unis, le passage d'un acteur derrière la caméra a largement été désacralisé par le nombre pléthoriques de comédiens s'étant essayé à l'exercice. L'exception étant devenue la norme, plus personne ne pense à questionner les motivations qui sous-tendent la démarche. Reflet d'une époque où le pourquoi pas l'emporte sur le pourquoi, où la dictature de la pensée positive appelle chacun à abattre les barrières qui feraient obstacle à son développement personnel plutôt que d'en questionner leurs raisons d'être holistiques, le passage à la réalisation est devenu un peu comme "Star Wars". A savoir un corps dévitalisé parce que démystifié par sa banalisation, qui convoque le spectre des anciens (« Clint Eastwood m'a beaucoup influencé ») comme justification idiosyncratique. 

De fait, rien ne permettait à priori de faire une exception pour Bradley Cooper, excellent acteur dont la carrière fut consacrée par le succès monstre d'"American Sniper" (de… vous avez deviné) avant de connaitre quelques déconvenues. Rien, si ce n'était l'étrangeté du projet : une nouvelle adaptation d'"Une Etoile est née", avec Lady Gaga dans le rôle de la « next big thing » sur le point d'éclipser son mentor déclinant. En l'occurrence, une chanteuse de cabaret dont s'amourache un chanteur célèbre mais borderline, qui scelle le succès de sa muse dans leur idylle forcément tragique. 

Par inexpérience et/ou par posture, il aurait été facile pour Cooper de considérer son film sous l'angle d'une simple licence à actualiser, plutôt que de s'attaquer à aux ressorts intemporels de son histoire (qui a quand même connu trois itérations depuis 1937). La présence de Lady Gaga dans le rôle principal faisait d'ailleurs écho à la crainte d'un film qui serait pensé pour courir la hype du moment, démarche d'autant plus malvenue sur un sujet qui dépasse par essence les effets de mode. 

Or, non seulement "A star is born" se révèle être un vrai mélodrame pur et dur qui joue la carte de l'histoire d'amour impossible (l'alchimie entre les deux acteurs principaux s'impose comme une évidence au premier échange de regards) sans jamais se cacher derrière son petit doigt ; mais encore le fait-il en prenant le contre-pieds absolu de ce que les prescripteurs du cool actuel pouvaient en attendre. Un exemple ? Les nombreuses scènes de concert qui tournent pratiquement le dos au public, entité n'existant pour l'essentiel que dans l'espace sonore (on saluera au passage le design du son, proprement incroyable). On comprend, la scène en tant qu'espace d'interaction entre le public et les stars n'intéresse pas Cooper. La caméra épouse les gestes des artistes, prends le risque d'être visible pour mieux disparaître à l'aune de la propension de ses sujets à s'isoler de leur environnement. 

Toutefois, et c'est là où on ne l'attendait pas, la force de "A star is born" réside dans sa propension à dépasser la somme de l'expérience sensitive et esthétique véhiculées par les images de Matthew Libattique. Cooper applique la même logique de mise en scène à tous les compartiments de son récit, comme s'il voulait protéger son couple du monde extérieur. Celui-ci se retrouve plongé dans la même abstraction que le public lors des scènes de concert, comme un écho qui parvient (sans la percer pour autant) jusqu'à la bulle dans laquelle se sont isolés les personnages. A l'heure de la permanence de la place publique, Bradley Cooper assume de tourner le dos à son époque, comme s'il voulait préserver l'essence de son histoire de la vulgarisation des réseaux sociaux. 

Ce refus de cohabiter avec les évidences imposées se répercute également dans le choix des seconds rôles, qui va consciemment puiser hors du vivier mainstream. Du revenant Andrew Dice Clay juste et touchant dans le rôle du patriarche à un Dave Chappelle comme on ne l'a jamais vu, en passant par un Sam Elliott magnifique (pour une sous-intrigue rien moins que bouleversante)… Tout dans "A Star is born" traduit une volonté de regarder le monde sans intermédiaire imposés, de chercher sa vérité sans se laisser aliéner par les diktats en vigueur. En cela, le premier film de Bradley Cooper renvoie au cas d'un autre acteur passé à la réalisation, dont le cinéma n'est jamais aussi puissant que lorsqu'il revendique son anachronisme : Sylvester Stallone

Comme lui, Bradley Cooper assume d'embrasser ses propres représentations plutôt que celle de ses contemporains, creuse un sillon classique qui ménage pudiquement les émois de ses personnages tout en les monumentalisant ; et surtout fait battre son cœur dans chaque recoin de l'image. Un constat qui trouve une résonance dans la question que répète à plusieurs reprises le personnage de Bradley Cooper, comme si lui-même était mu par l'angoisse de ne pas y trouver de réponse :« Beaucoup de personnes ont du talent. Mais est-ce qu'elles ont quelque chose à dire ? ». 

Ce refus de considérer son entreprise comme allant de soi, de repousser les fausses évidences achève d'entériner le caractère du réalisateur. Bradley Cooper peut se rassurer : "A star is born" a beau accuser les défauts inhérents aux premiers films (troisième acte téléphoné, enchaînements séquentiels parfois abrupts, soucis d'écriture sur certains seconds rôles…), il a définitivement quelque chose à dire. Un cinéaste est né : la porte est grande ouverte, mais impossible de ne pas l'enfoncer.
Auteur :Guillaume Meral
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