13 décembre 2018
Critiques

Alberto Giacometti, The Final Portrait : Un essai cinématographique

Ça ne devait pas prendre bien longtemps, quelques jours tout au plus. La proposition était flatteuse : poser pour l'ultime portrait d'un artiste de renommée internationale. Il ne faudra pas moins de 18 séances pour parvenir à convaincre le peintre de mettre un point final à sa toile.

Nous sommes à Paris en 1964. James Lord (Armie Hammer), un jeune écrivain américain, s'est lié d'amitié avec Alberto Giacometti (Geoffrey Rush) depuis une dizaine d'années. Le sculpteur l'invite à venir poser dans son atelier. Cette brève introduction très épurée dans sa mise en scène, voix-off à l'appui, nous donne à voir la capitale comme le faisait en son temps Billy Wilder dans "Irma la douce". Échoppes et bazars côtoient les terrasses de café où l'on vous sert la traditionnelle soupe à l'oignon de l'ouvrier, moyennant quelques francs. Evan Lurie se charge de composer pour la bande-son une mélodie pour accordéon façon parisienne.

Le pire est donc à craindre pour la suite d'un biopic sur fond d'image d'Épinal. La carte postale s'écorne pourtant très vite dès lors que la grisaille ambiante et les murs de brique trahissent l'atmosphère anglaise du décor d'origine. C'est que Stanley Tucci a installé sa caméra entre les alentours de Londres et les studios de Twickenham pour exhumer les fantômes de ce lointain passé. Cette atmosphère hivernale et brumeuse adopte les contours d'un découpage technique très fragmenté. Un nom de rue. Une brasserie. Une allée de cimetière. Giacometti erre sans fin dans ce paysage morcelé, incapable d'embrasser la réalité dans sa totalité. Ce choix de mise en scène permet de se concentrer très vite sur le décor principal du film : l'atelier de l'artiste. 

Le réalisateur met fin au romantisme suranné de sa mise en scène quand les portes du 54 de la rue Hippolyte-Maindron se referment sur le jeune écrivain. Nous pénétrons alors dans un cimetière peuplé de têtes et de sculptures inachevées. Rien n'inspire a priori le bouillonnement créatif de l'image fantasmatique de l'artiste à l'œuvre. Seuls les coups secs du marteau de Diego (Tony Shalhoub), le frère d'Alberto, brisent un silence curieusement austère. L'acteur transcende le phrasé laconique de son personnage en un mutisme lourd de sens dont il se servira par la suite pour dialoguer avec l'Américain dans un jeu de regards entrecroisés. Car James Lord n'ose briser le silence dans lequel s'enferme Giacometti face à la toile.

De quoi est-il alors question tout au long de ce quasi huis-clos ? Stanley Tucci commence par procéder à la manière d'un peintre. Il installe son cadre dans l'atelier de l'artiste, avant de composer un plan « en coupe », c'est-à-dire de profil, qui servira de canevas pour les séances à venir. L'artiste et son modèle se font face sans que jamais l'un ou l'autre ne parvienne à se voir. La toile contre laquelle bute Giacometti dix-huit jours durant fait ici office d'écran dans son opacité la plus dense. Plus, le buste d'homme placé juste à côté de James Lord agit comme seul prisme à travers lequel l'artiste essaie tant bien que mal de lire un visage qui ne cesse de lui échapper. 

Le réalisateur fonde sa mise en scène sur un réel évanescent dont un sculpteur récolte les dernières traces tangibles. Giacometti se convainc de la matérialité effective des choses par le toucher. Et c'est là que surgit le talent de Stanley Tucci. Par quel tour de maître parvient-il à nous faire ressentir les textures de la peinture à l'huile sur la palette de l'artiste ou encore du couteau qui racle inlassablement la toile ? Giacometti ne parvient à ce degré d'inhibition sensoriel que par le toucher. On le voit ainsi pétrir de ses mains le visage du jeune homme décontenancé. Le sculpteur reproduit son geste créateur sur une matière vivante, la chair humaine, sans parvenir à la façonner, comme il en a l'habitude avec le bronze. Aussi Giacometti reconnaissait-il ne voir que rarement sous forme de dessin. A la lumière de cet aveu, le film de Stanley Tucci prend une toute autre dimension.

En effet, "The Final Portrait" se hisse au rang d'essai cinématographique sur l'esthétique de l'inachevé. Pourquoi donc un artiste s'acharne-t-il à poursuivre une œuvre qu'il juge lui-même vide de sens ? Giacometti trouve paradoxalement la force de continuer à créer grâce à une éthique du doute, l'un des terrains les plus fertiles pour le succès d'après ses propres mots. Sa motivation, c'est ce sentiment de n'arriver à plus rien faire. Il ne peut alors créer qu'en détruisant. Le film expose tout autant qu'il sublime une névrose que le sculpteur projette sur son modèle, un petit bourgeois, fils de bonne famille. « Brute », « dégénéré » : Giacometti crache ces mots à une altérité qui lui échappe. 

Le film de Stanley Tucci décrit également le rapport du sculpteur aux femmes et à la société. L'épouse et ancien modèle (Annette/Sylvie Testud) survit dans l'ombre de son mari à l'abri des tourments d'une création dévastatrice dont elle fait bien trop souvent les frais. Seule la jeune et pétillante prostituée Caroline, interprétée ici par Clémence Poésy, se voit accordée le privilège d'apporter de la couleur dans ce tableau tristement monochrome. Bien plus qu'un simple divertissement, elle ouvre les portes de l'atelier au-delà d'un monde bien trop ceint, entre le cimetière et la brasserie où Giacometti a ses habitudes. On pense particulièrement à cette séquence de promenade en voiture sur le rythme endiablé du Jazz à gogo de France Gall. 

Passons ses déboires conjugaux, idem pour la mécanique rouillée d'un couple dysfonctionnel. S'impose désormais une lecture politique de la relation entre le sculpteur et les femmes. Le film couvre une partie des dernières années de la vie de Giacometti. Le moindre de ses dessins se vend alors à prix d'or. Et c'est avec son cynisme si caractéristique que l'artiste abandonne ses œuvres au marché de l'art pour en tirer un profit tout-à-fait personnel. Le réalisateur nous dépeint sans complaisance une autre facette de l'artiste qui s'accommode fort bien du système capitaliste. On le voit participer activement à une économie de marché lorsqu'il s'offre les services de Caroline avec un argent qu'il refuse à sa femme. Toute la violence des liens qui unissent ces trois personnages éclate au grand jour lorsque Annette découvre que la prostituée a pu s'offrir une voiture avec l'argent que lui refuse son mari pour s'acheter une simple robe. Aucun fracas cependant, juste un petit drame conjugal joué sur un mode mineur en arrière-plan. Et pourtant…

Giacometti écrase tout sur son passage. Il s'enfonce seul dans la nuit parmi des silhouettes féminines inertes. James Lord, quant à lui, regagne les hauteurs de son palace parisien avant de s'envoler pour l'Amérique. Son portrait final, inachevé, aurait pu être recommencé. Mais il ne reverra jamais Giacometti qui mourra deux ans plus tard.
Auteur :Boris Szames
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