17 novembre 2018
Critiques

America : Un documentaire aux portraits sidérants

Claus Drexel revient avec un troisième long métrage : "America", un documentaire fort et percutant sur les habitants de la petite ville de Seligman, en Arizona. Il s'agit d'une portion déclassée de la route 66 qui relie Chicago à Los Angeles. 

Le réalisateur a voulu filmer les habitants de cette ville, pendant la campagne présidentielle des Etats-Unis, jusqu'à l'élection de Donald Trump. Un film sans jugement. De nombreux plans fixes, de courtes focales, de vastes paysages désertiques, des voitures des années 50 à l'abandon, des motels fermés depuis la construction d'une nouvelle autoroute. Ce documentaire s'est construit sous quatre angles majeurs, donnant lieu à une sorte de patchwork : les paysages monumentaux et gigantesques, l'environnement extérieur de la ville et l'intérieur des maisons des habitants qui ont été filmés. 

Claus Drexel nous montre une Amérique figée dans le temps, où le rêve américain n'a plus vraiment sa place. Des témoignages percutants, riches d'intérêt et parfois sidérants. Alcool, solitude et armes à feu, le 2ème amendement est longuement évoqué par les différents portraits, mais aussi des thèmes comme la peine de mort, la guerre, l'Obamacare. Des personnages variés, tant dans leur culture, leurs valeurs de vie que dans leurs pensées. "L'idée, nous confie Claus Drexel, était de filmer sans juger, de laisser libre cours à la parole et de ne pas interrompre les personnes en train de parler". On entend d'ailleurs très peu les questions du réalisateur pendant les scènes. 

La parole est mise en lumière, elle n'est jamais recouverte de musique, les personnes sont filmées en plan fixe sans jamais changer d'angle de prise de vue. Ce sont 2 mois de tournage, à dormir dans un motel voisin, qui ont donné lieu à 160h de témoignages. Des portraits attachants qui, malheureusement, n'ont pas tous été sélectionnés pour le film, par souci de cohérence dans l'enchaînement des scènes. Rien n'avait été écrit à l'avance. Tout s'est fait naturellement, en partant d'une intuition en arrivant à Seligman. En effet, la première chose que Claus Drexel a vu en arrivant était cette scène impressionnante de deux hommes qui vident un cerf, il a commencé à tourner, et il a su que l'action se passerait là. Les témoignages ont été enregistrés avec très peu d'indications ou de directives sur les sujets évoqués, l'idée était d'amener les gens à parler de leur vie, de leur quotidien et qu'ils puissent se relancer par eux même et rebondir sur d'autres choses pour que leur message soit le plus sincère et le plus spontané possible. 

Les médias sont presque absents, hormis cette radio écoutée par une ancienne de la guerre du Vietnam, devenue femme de chambre dans un motel. Cette radio a été ajoutée dans l'histoire par le réalisateur pour imposer et faire entendre la voix de Donald Trump, qui sort progressivement du récit pour finir telle une certaine apogée presque divine. 

La musique, très finement travaillée, composée par Ibrahim Maalouf, joue un rôle majeur. Tantôt sur le paysage, tantôt sur des environnements extérieurs, mais jamais sur les personnages, car il faut avant tout mettre en avant la parole. Finalement, en ce qui concerne le sujet politique central, Claus Drexel montre plus une population davantage en totale opposition avec Hillary Clinton et beaucoup moins un Trumpland. Un contraste parfois difficile à comprendre pour le réalisateur qu'il révèle lors de l'interview en précisant que ces habitants sont en dessous du revenu moyen mensuel aux Etats Unis et ont pourtant voté pour un homme dont la politique s'adresse aux personnes les plus aisées. Toutefois, c'est en toute neutralité qu'il souligne les différents points de vue et s'attache à chacun de ses personnages, même les plus extrêmes ou border line. 

C'est avec une chance incroyable, parmi seulement 450 habitants, que Claus Drexel a trouvé une jeune femme enceinte prête à passer devant la caméra, ainsi que son compagnon. D'abord, la maman seule dans un bar devant l'écran dont la grossesse arrivait presque à terme, puis le compagnon, seul chez lui, et enfin les deux compagnons filmés ensemble avec le nourrisson dans les bras. Claus Drexel a eu l'envie et la volonté de montrer un bébé pour clore le film sur une note plus positive et pleine d'espoir. Pourtant, le documentaire se termine avec une image forte et qui nous interroge et nous dérange. Ce dernier est donc un témoignage poignant qui nous fait voyager bien loin de notre propre culture.
Auteur :Clémence Leroy
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