24 janvier 2019
Critiques

America : Un instantané des pionniers désabusés

La sortie en salle du dernier documentaire de Claus Drexel nous invite à prendre le pouls d'un pays dont la jeunesse se mesure à l'aune… De sa décrépitude. Les battements de cœur qui ouvrent le film nous propulsent ainsi le long de la route 66, la Mother Road qu'emprunte la famille Joad dans Les Raisins de la Colère de Steinbeck. Une première sensation d'inquiétante étrangeté nous ramène alors aux heures sombres de la Grande Dépression des années 1930 quand les vents secs du Dust Bowl poussaient les fermiers pauvres à migrer vers la Californie. Les engins mécaniques rouillés côtoient en bord de route des carcasses de Studebaker à l'abandon depuis presque bientôt cent ans. Ici tout semble inviter à l'histoire. Il n'en est pourtant rien… Ou presque.

Par delà le mythe, la route-mère nous renvoie à la naissance d'une nation dont D.W. Griffith s'est fait le chantre avec son film matriciel dans la généalogie du cinéma mondial. Quel pays autre que les Etats-Unis peut-il en effet se targuer d'entretenir des liens de parenté aussi étroits avec le 7ème art dans la construction même de son histoire nationale ? Nous touchons ici à un premier paradoxe, à savoir celui d'un pays sans histoire (dans son acception européenne), qui est cependant parvenu à exporter sa culture grâce à des mythes fondateurs. La question paraît alors évidente : comment ce pays est-il parvenu à construire son passé, premier garant d'une culture diffusée à l'échelle mondiale ? Trois siècles de conquêtes guerrières suffisent à donner un premier élément de réponse. Les Etats-Unis inspirent à eux seuls la conquête dans sa dimension la plus sauvage et acharnée. La guerre infuse le mode diffusion culturelle d'un pays profondément empreint de manichéisme. Les gentils cowboys massacreront ainsi à jamais les méchants indiens dans l'inconscient collectif. Ce regard porté sur l'histoire de la construction américaine trouve son assise dans un medium de diffusion adéquat, le cinéma, premier pourvoyeur de mythes et de légendes grâce à son organe central : Hollywood. "L'homme qui tua Liberty Valance" de John Ford constitue par exemple une pièce à conviction dans ce procès intenté à toute une nation pour fraude historique. Le film nous montre comment un sénateur de Washington propre sur lui devient l'assassin du hors-la-loi éponyme qui tient sous sa coupe un paisible petit village de l'Ouest. La morale de l'histoire revient au journaliste local dans une réplique devenue célèbre : « Quand la légende dépasse la réalité, alors on publie la légende. » 

Claus Drexel évacue quant à lui cette dimension mythique pour cartographier les Etats-Unis. Le réalisateur s'engage ainsi dans une voie expérimentale dès lors que son film met en œuvre un processus narratif godardien jusqu'à présent exclusivement mis en pratique dans la filmographie du cinéaste suisse. Son documentaire s'intéresse en effet au hors-champ laissé pour compte entre deux histoires dans leur intervalle hétérodiégétique. Que reste-t-il donc à voir de l'americana héroïque en 2018 ? Certes toujours les mêmes canyons et plaines arides parcourues de long en large par les tumbleweeds (virevoltants en français), ces plantes synonymes d'abandon et de sécheresse. C'est qu'une inquiétante étrangeté plane sur les paysages de no man's land qui défilent à l'écran dans un immobilisme glaçant. L'œil aguerri au flamboyant Trucolor des westerns de la Republic Pictures, dont "Johnny Guitare" de Nicholas Ray constitue l'apogée, cherche en vain les traces du passage de Gene Autry, Alan Ladd ou tout simplement John Wayne.

Claus Drexel filme les survivants de cette civilisation elle aussi emportée par le vent en posant sa caméra à Seligman, Arizona. La ville fantôme nous apparaît comme symptomatique de la fameuse méthode godardienne citée plus haut. Perdue entre Chicago, ville mythique du crime organisé, et Los Angeles, cité du cinéma où les anges n'ont pas d'ailes, la ville voit son destin scellé pour de bon lorsqu'une autoroute la contourne dès 1978, la plongeant dans l'isolement sinistre d'une route mère déclassée à son profit. Tout invite donc ici l'étranger à passer son chemin, à commencer par la vision glaçante d'un cerf qu'évident tranquillement deux hommes en buvant des bières à dix heures du matin. Ce plan inaugural concentre à lui seul la démarche essentielle du réalisateur, à savoir filmer la mort au travail. En effet, Claus Drexel nous offre avec son documentaire une véritable œuvre de cinéma selon la définition qu'en donnait Cocteau. Le cinéaste place sa démarche artistique sous la tutelle de trois parrains du western, à savoir John Ford, Nicholas Ray et Fritz Lang, légendes borgnes des grands espaces.

Drexel use lui aussi à sa façon d'un seul et même œil, l'objectif 14mm, un grand angle à focale très courte, pour donner à voir son sujet dans limites d'une distance respectueuse. Il substitue ainsi au cadre du cinémascope la perspective du grand angle pour scruter le réel façonné par plus de cent ans de cinéma. Le réalisateur s'inscrit aussi dans une veine davantage scientifique, rappelant par ce choix technique que tout ce que l'on étudie change, selon le fameux principe d'incertitude de Heisenberg. La contrainte esthétique se trouve alors transcendée par l'impératif sociologique, source de créativité et de rigueur. La photographie de Sylvain Lesser, ensuite, use d'une palette de couleurs flamboyantes à nous glacer le sang pour filmer un grand cadavre à la renverse figé dans l'éternité du temps. Ibrahim Maalouf, quant à lui, délaisse trompette et autres cuivres pour prendre en charge une bande-originale où résonnent les échos lointains des guitares et banjos. Riffs de guitare électrique et batterie cinglante ponctuent cette traversée du désert sur une partition proche de celle composée par Ry Cooder pour "Paris, Texas" de Wim Wenders. Claus Drexel réactive ainsi les codes esthétiques du western dans la mise en scène de son documentaire où transparait en filigrane le leitmotiv d'un genre cinématographique nostalgique par excellence. La perspective d'un monde amené à disparaître inspira ainsi autrefois à l'éminent critique Jean-Louis Leutrat ces quelques mots : « le thème de la disparition est celui de tout le western ».

Que nous raconte alors "America" ? Il suffit d'écouter les témoignages de John, Mike ou Sandy pour reconstituer le portrait d'un pays à bout de souffle. « Le rêve américain n'existe plus », affirme Trump dans l'une des nombreuses conventions qui ont jalonné sa campagne électorale. Nous voici donc devant les laissés-pour-compte d'une conquête de l'Ouest arrivée à son terme. La frontière transversale brisée par les pionniers a fini de s'estomper pour laisser place à l'horizontalité sinistre du crépuscule des dieux. C'est un petit cabanon qui fait office de musée dans le documentaire. Les collections exposées consistent en une flopée d'armes à feu que leur propriétaire désigne comme ses jouets. La guerre opère désormais sur un mode davantage ludique pour défendre un territoire exonéré aux natives. La pitié n'existe pas, ici oui ailleurs. Sam Coleman, vétéran du Viêtnam, se souvient encore du jour où elle a osé tourner le dos à l'enfant qui l'a poignardée. Le coup de feu a retenti aussitôt. « Je n'avais pas le choix. » L'expression « à la guerre comme à la guerre » prend ici tout son sens. Sept semaines d'immersion à Seligman suffisent à Claus Drexel pour essayer de sonder les mystères de l'incompréhensible deuxième amendement de la Constitution des États-Unis. Le texte de 1787 octroie aux citoyens américains le droit de former des milices et de s'armer pour défendre un territoire menacé à l'époque de sa signature par de lointains cousins anglais. 

Le manichéisme dichotomique dont pâtit toute une nation depuis maintenant trois siècles peut alors s'incarner dans la figure de l'Autre, vecteur d'une politique tout à la fois sécuritaire et interventionniste. Les grandes plaines d'Amériques autrefois peuplées de Peaux-Rouges marquent le point de départ d'une vaste stratégie militaire de pacification placée sous l'égide d'un rêve individualiste de prospérité. Ce rouge menaçant, on le retrouvera dans le cancer expansionniste du communisme dès la fin du XIXème siècle. Le cinéma se mettra ainsi très vite au service de la cause, brouillant parfois les pistes entre les genres jusqu'à nommer le film de propagande "I was a communist for the FBI", de Gordon Douglas, en 1951 à l'Oscar du meilleur film documentaire. Cette couleur, elle, a fini par s'estomper avec le temps, au gré des guerres des étoiles à la sauce Reagan. Aussi un méchant goût de rouille reste-t-il dans la bouche des habitants de Seligman. Drexel l'immortalise dans ses natures mortes : cabanons en taule abandonnés, billboards vétustes… Son œuvre constitue ainsi le miroir de celle de Tim O'Sullivan, photographe des cadavres encore fumants de la Guerre de Sécession. Laissons la parole à John et sa femme Lori : « Si vous vivez ici, soit vous adorez, soit vous détestez. Et si vous détestez, on ne veut pas de vous ici. Même si vous adorez, on voudra pas de vous. » Cette conception ségrégationniste de la diplomatie permet au réalisateur d'esquisser le terreau d'une Amérique a priori idéologiquement favorable à Trump. A moins que…

« Make America great again ». Le slogan renvoie à la campagne présidentielle de Reagan, ex-président des Etats-Unis et acteur de western entre autres. La cavalerie débarque dès 1980 à la Maison Blanche pour non seulement redonner vie à un rêve mais aussi à la grandeur d'une nation. Nous ne nous embarrasserons pas de politique ici afin de mieux nous concentrer sur le(s) sujet(s) au cœur d'"America". L'homme de l'Ouest filmé par Drexel, westerner devenu redneck, a accompli son destin en devenant un pur homme de loisir, sans emploi. La ville de Seligman serait-elle donc le royaume d'Oz par-delà la yellow brick road ? Il n'en est rien, bien évidemment. Des années d'administrations politiques désastreuses (guerres, crises financières etc) ont ouvert les yeux d'une population désabusée qui a donc perdu son rêve au passage. Aujourd'hui ne restent que des armes destinées à défendre un territoire déjà conquis. L'empire en ruines peut alors se prendre à rêver d'un nouvel espoir. Seul un homme qui a du toupet pourra l'incarner. On l'appelle Donald, Donald Trump. Ses électeurs, eux, ont déserté les bars le soir de son élection, amère victoire. C'est que l'"America" de Drexel ne tombe pas dans le cliché condescendant du bouseux white trash lessivé à grands coups de slogans politiques populistes. Certes, à Seligman, on ne voulait ni d'une femme président ni d'un homme noir. Mais le candidat Trump, lui, apparaît comme un candidat postiche isolé de l'Amérique qu'il souhaite représenter. Son héritage familial, son inexpérience politique, son caractère ingérable et sa carrière immobilière désastreuse laissent envisager le pire pour ses électeurs d‘Arizona. "America" se mue ainsi en film de guerre où des fantassins se sacrifient à corps perdu pour la gloire de la Nation. Naïveté ou suicide ? On ne sait.

Au cœur des ténèbres d'un pays armé jusqu'aux dents, Claus Drexel filme aussi paisiblement le crépuscule d'une nation. Une silhouette s'esquisse dans l'horizon rocailleux. C'est celle d'un indien Hopi qui vit dans la dernière enclave navajo de la région. Son sort a été réglé depuis bien longtemps par les locaux. Qui en effet pourrait bien prendre au sérieux un homme encore habité d'une croyance, celle en la réincarnation, à l'heure où le président américain se gausse des problématiques environnementales ? Sa parole pleine de spiritualité laisse pourtant souffler un vent d'espoir sur un pays repu et fatigué. Elle pose un constat simple : l'humanité a déjà détruit trois mondes. Le quatrième, celui que nous habitons, porte en lui un ultime espoir de régénération à condition de le protéger.

Le pays décrit dans "America" suit ainsi le parcours des virevoltants. Sa fleur desséchée par les années s'est aujourd'hui envolée quelque part dans les plaines au gré des vents. Elle a semé en route ses dernières graines, désormais prêtes à germer dans un ailleurs où son destin s'achève. Claus Drexel tourne un temps le dos à cette nouvelle frontière pour garder un instantané des pionniers vieillissants désabusés.
Auteur :Boris Szames
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