Critiques

American Sniper : L’oeuvre d’un cinéaste provocateur

C'est auréolé d'une polémique proportionnelle à son carton-inattendu au box-office américain que le nouveau film de Clint Eastwood débarque dans l'Hexagone,  quelques semaines avant une cérémonie des oscars dont il devrait sauf erreur repartir bredouille, malgré ses 8 nominations (on ne récompense pas un film accusé par ses détracteurs d'ériger une stèle mythographique à une icône de la droite dure américaine, surtout au regard de la complaisance racoleuse qui anime les palmarès des précédentes éditions).

Depuis le temps qu'il n'avait pas suscité pareille controverse, on aurait presque oublié que Clint fut coutumier des anathèmes infamants, lorsque la critique de cinéma Pauline Kael, en faisant de lui l'homme à abattre pour toute une fange de la gauche libérale américaine lors de la sortie de L'inspecteur Harry, allait lancer une chasse aux sorcières qui ne s'interrompra qu'au cours des années  90. De plus en plus gagné par cette mélancolie élégiaque si caractéristique qui infusait son cinéma depuis ses débuts, mais que les cerbères d'une bien-pensance propriétaire  de l'humanisme emballé sous blister s'échinaient à ensevelir sous des débats stériles (avant de retourner leur veste) ; Clint passa progressivement de caution artistique d'un impérialisme réactionnaire à celui d'auteur majeur, adulé par ses bourreaux d'autrefois pour bénéficier de l'aura qu'on lui connait aujourd'hui.

De fait, après une œuvre testamentaire, qui soldait les comptes de la mythologie sulfureuse qui le hissa au panthéon de l'inconscient populaire ("Gran Torino"), on ne l'imaginait pas forcément remettre les pieds dans le plat de façon aussi bruyante, surtout avec un postulat qui prête déjà le flanc au lynchage d'un milieu toujours prompt à jouer la girouette en fonction de la direction du vent. En l'occurrence, l'adaptation de l'autobiographie de Chris Kyle, Navy seal connu et reconnu pour s'être illustrer comme le sniper le plus meurtrier de l'histoire de l'armée américaine durant le conflit irakien, et devenu icône des va t-en-guerre du parti républicain, avant d'être assassiné par un vétéran souffrant de stress post-traumatique qu'il aidait à se réinsérer.

C'est peu dire qu'Eastwood ne se facilite pas la tâche, et en cela, le battage qui anime la le sortie d'"American Sniper" rachète la condescendance silencieuse- et injuste- qui accompagna la sortie du précédent opus du réalisateur cet été, Jersey Boys, point culminant du relatif désintérêt qui semblait de plus en plus entoure la réception de ses films depuis quelques temps.  Ceux qui le voyaient déjà aux soins palliatifs des cinéastes prêchant leur convertis d'un souffle laborieux en attendant la quille en  seront pour leurs frais : "American Sniper" constitue non seulement le meilleur film du réalisateur depuis "Gran Torino", mais s'impose  comme une œuvre d'une puissance évocatrice incroyable, animée d'une violence sourde devant autant à la performance extraordinaire de Bradley Cooper qu'à la propension du réalisateur à empoisonner son propos par une morbidité sous-jacente, qui se traduit émotionnellement par l'angoisse de tous les instants perçant à la surface de ses représentations.

Plus qu'un film de guerre, le sujet même d'"American Sniper" offrait à Eastwood les clés d'entrée d'un sous-genre qu'il a su honorer par le passé, en tant qu'acteur et /où réalisateur : le film de soldats et/où de commandos agrémenté d'une individualité forte, et ce cru 2015 se pose comme un digest des figures de style les plus reconnaissables. Camaraderie virile et liens fraternels se nouant sur le front ? Check. Soldat subissant le déracinement et affecté par l'horreur de la guerre ? Check. Ré acclimatation difficile à la vie civile ? Check. Epouse éplorée qui ne reconnait plus son mari ? Check. Tout y est et plus encore, et on peut sans doute appréhender la confusion dont le film a pu faire l'objet à l'aune de cet amas de codes qui ont tant fait l'objet par le passé de traitement putassiers, mais qui permet à Eastwood de déployer la vision du monde schématique du personnage principal, qu'il va s'employer à mettre à mal.

En surface, Eastwood joue donc la partition qu'on lui a composé, et il est probable qu'en d'autres mains que les siennes, le film serait sans doute tombé dans le piège de l'hagiographie moralement douteuse, tant le script s'ingénie à accumuler les attendus avec une rectitude archétypale sur laquelle se serait éventré un cinéaste moins aguerri. Or, c'est justement leur représentations qui s'avèrent être le sujet même du film, si l'on en juge par la façon dont Eastwood s'emploie à contrevenir systématiquement aux réponses esthétiques généralement sollicitées par le genre. Ici, pas de photographie à dominante chromatique jaune saturée pour représenter le désert et la chaleur qui l'accompagne, pas de voix féminine plaintive incrustée dans la bande originale pour la touche arabisante d'usage, pas de plans aériens destinés à introduire les lieux de l'action, usage de la caméra à l'épaule réduit au strict minimum…

Chez Eastwood, les couleurs tendent vers un gris nuageux, la musique se fait discrète et la mise en scène (à l'exception du climax) reste scotchée au point de vue de Chris Kyle, refusant de décentrer le regard du spectateur au détour d'artifices galvaudés. Epuré à l'extrême, le film semble baigner dans un dénuement monacal, comme si Eastwood ne mettait que le strict nécessaire dans le cadre, désaturant la photo jusqu'à tendre au noir et blanc (une habitude chez le réalisateur depuis presque 15 ans, et d'autant plus à propos ici pour qualifier le regard du personnage sur son environnement), au point de presque désincarner son cadre et les individus qui le composent.

Or, c'est dans ces aspérités esthétiques que se niche le véritable projet d'Eastwood. En plus d'offrir avec une économie d'effets remarquable une expérience sensorielle qui en remonte aux expérimentations postmodernes de ses contemporains, le cinéaste distille un malaise permanent à l'image, appuyé par le jeu habité de Bradley Cooper. Manifestant une présence physique inattendue qui englobe le cadre de l'aura protectrice (et presque rassurante) inhérente à l'image que Chris Kyle projette de lui (donc sur nous), Cooper parvient dans le même mouvement à sécréter une violence rentrée de tous les instants, acquérant ainsi une ambivalence immédiate qui ne s'atténuera jamais.

Amplifié par un design sonore qui exprime à lui seul le chaos intérieur qui anime le personnage (voir ce plan tétanisant du téléviseur éteint sous fond de bruits de fusillades), l'atmosphère anxiogène qui transpire littéralement de l'écran découle précisément de cette mise en scène à la première personne, déroulant le monde vu depuis les yeux de Chris Kyle. Dés lors, les partis-pris les plus décriés du film, telle sa compassion expédiée au meurtre (commis par sa faute) d'un enfant irakien, où son indifférence face aux états d'âme posthume d'un de ses compagnons d'armes, déroulent de cette logique immersive qui ne cesse pourtant de questionner les tourments du héros, ainsi que de la nation dont il s'est érigé en défenseur.

Car qu'on ne s'y trompe pas, à travers son sujet, c'est la psyché d'une nation  qu'Eastwood met sur la table, dénouant les fils de la névrose qui la conduit à répéter inlassablement un traumatisme anthropophage, qui se nourrit sur le dos d'une population aliénée par les automatismes réclamés par sa régénération. On notera à cet égard la morbidité presque clinique avec laquelle Eastwood transforme les protagonistes peuplant l'univers de Kyle, tel des morts-vivants suspendus au fatalisme d'un destin sur lequel ils n'ont pas (ou peu) d'emprise (Eastwood a toujours été un grand réalisateur fantastique dissimulé, rappelons le). Le générique final, sous fond de funérailles improvisées, acquiert à cet égard cette puissance mélancolique qui constitue la marque du réalisateur, alors que le cortège traverse les routes parsemées de quidams venus présenter leurs condoléances, image d'une Amérique scellant le perpétuel recommencement de ses cycles destructeurs au sein même de ses rituels.

Indéniablement, "American Sniper" trouve largement écho dans la riche filmographie de son réalisateur, et nul doute qu'il y a amplement matière à caractériser à ses richesses au gré des ponts que l'on peut tracer avec les titres les plus (ou moins) emblématiques de sa filmographie. Pourtant, si l'on devait effectuer une analogie immédiate pour caractériser la place occupée par "American Sniper" dans le cinéma contemporain, ce serait avec Martin Scorsese et "Le loup de Wall Street" que l'on placerait en perspective le dernier Eastwood. Deux réalisateurs qui continuent de développer leurs thèmes de prédilection en n'hésitant pas à interpeller violemment leur public et à rentrer dans le lard de l'anesthésie intellectuelle et politique qui inhibe l'expression artistique actuelle, qui continuent à inventer des formes viscérales pour bousculer le confort ouaté du spectateur contemporain.

A 85 ans, Eastwood vient de s'introniser comme l'un des réalisateurs les plus provocants du cinéma américain. Contrairement à ses personnages, en voilà un qui continue décidément de ne jamais s'enfermer dans la destinée que d'autres lui aurait tracer.
Auteur :Guillaume Meral
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