20 novembre 2018
Critiques

Au Revoir Là-Haut : Gueule cassée de porte-bonheur

« Le cinéma français de ces dernières années s'emmure un peu trop dans la comédie en champ-contrechamp. ». Alors que monsieur Albert Dupontel nous faisait l'honneur de venir à la rencontre du public lillois le 09 octobre dernier à l'occasion d'une avant-première de son nouveau bébé en tant que réalisateur mais aussi en tant qu'acteur, voici à peu de choses près l'une des phrases que l'on pouvait retenir dans l'intervention d'un spectateur au cours du débat entre le public et l'artiste qui suivit la projection. Certes, on pourrait arguer à juste titre qu'il s'agit d'une vision assez réductrice de l'offre culturelle que la France met régulièrement à notre disposition dans ses salles obscures mais elle a le mérite, dans son impertinence, de mettre en lumière une problématique intéressante. Si vous regardez le box-office national, vous constaterez que ce sont chaque année les comédies qui se taillent la part du lion parmi les plus gros succès de la production française. Les autres films français qui arrivent à attirer plus d'un million de spectateurs sur notre territoire sont généralement des comédies dramatiques ou des drames. Les spectateurs français préfèrent sauf exception laisser les autres genres à Hollywood parce que la singularité française qui pourrait y exister leur apparaît comme repoussante puisqu'ils lui associent l'image d'une production fauchée. « La comédie en champ-contrechamp » n'est qu'une fraction du cinéma français, celle que vous pensez en partie à juste titre que vos concitoyens veulent voir mais aussi celle que les acteurs de l'industrie veulent que nous allions voir.


Monnaie sonnante et trébuchante, profitons de la guerre !

C'est pourquoi on fait peser sur "Au Revoir Là-Haut" autant d'enjeux quant à la diversité de l'offre cinématographique la plus visible. Film de guerre picaresque étudiant au travers de la fiction presque tous les différents niveaux de l'ordre social de son époque. Transposant à l'écran le roman éponyme de Pierre Lemaitre, l'un des grands thèmes du dernier film de Dupontel, peut-être la thématique centrale, est la reconstruction. Une reconstruction qui se dote d'abord d'une dimension intime au travers des destinées des différents personnages qui devront retrouver leur place parmi les civils après avoir quitté les tranchées mais une reconstruction qui prend également un sens plus large puisqu'elle traite de la manière dont la société française va construire la mémoire collective autour du conflit venant de s'achever.

Au niveau intime, la reconstruction de l'ancien soldat désormais gueule cassée ne se fait pas qu'en réaction aux traumatismes laissés par la Grande Guerre mais aussi par rapport à la haute bourgeoisie dans laquelle il a vécu mais qui l'a empêché d'exprimer pleinement son talent artistique et son identité un brin fantasque. Tout le long du film, il se cherchera un nouveau visage pour couvrir le sien devenu trop insoutenable à regarder. Il va donc fabriquer et essayer plusieurs masques qui seront à chaque fois encore plus resplendissants que les précédents. De quoi s'attendre à ce que le travail de Cécile Kretschmar ouvre à "Au Revoir Là-Haut" les portes d'une nomination au prochain César des meilleurs costumes.

En parlant des qualités visuelles du film, le tout respire le professionnalisme sans pour autant se perdre dans la reconstitution maniaque où l'authenticité prend le pas sur l'identité. Un peu à l'image de l'excentricité des masques, le traitement des couleurs et de la lumière donne un côté poétique un brin fantasque aux costumes et aux décors d'"Au Revoir Là-Haut" qui vivent grâce à l'amour pour la bizarrerie et le baroque que Albert Dupontel insuffle à son film.

Revenons-en au propos du long-métrage sur la reconstruction. Nous avons montré comment cette thématique pouvait être utilisée pour raconter quelque chose d'intime, passons maintenant à la manière dont elle traite un sujet élargi, à savoir toute une nation. "Au Revoir Là-Haut" se moque du patriotisme de façade de ces puissants qui feignent de rendre hommage aux citoyens qu'ils ont envoyé au casse-pipe et sur le dos desquels ils continuent, aussi bien littéralement qu'en terme de prestige, à s'enrichir après avoir tiré profit des conflits armés.

Dans la logique satirique un brin théâtrale du long-métrage, cela se fera le plus souvent sous couvert de la farce bonne enfant, une démarche qui trouvera son symbole le plus évocateur dans cette scène d'entartrage de faiseurs de guerre. Une ligne de dialogue y prouve alors que le véritable patriotisme réside dans le cœur des petits qui continuent un tel respect aux grands qu'ils éprouvent des réticences à s'attaquer même dans la joie et dans la bonne humeur à une de leurs représentations alors que ce sont les mêmes qui en font des laissés-pour-compte une fois qu'ils ont fini de servir la France.


Sois gentil, pas méchant, c'est pas gentil d'être méchant !

Les codes de la farce veulent que ce soit le grand méchant qui se retrouve puni à la fin et c'est pourquoi le personnage qui sera le premier à en faire les frais sera celui d'Henri d'Aulnay-Pradelle, le lieutenant qui se convertira après la Guerre en un homme d'affaires encore plus véreux que la plus véreuse de toutes tes copines. Avec son visage ovale de bellâtre, sa très grande taille, sa sophistication, ses cheveux noirs et sa petite moustache bien lisse, Laurent Lafitte a tout du méchant encore plus suave que la plus suave de toutes tes copines qui vient essayer de sucrer la jolie pépé au simplet cochonnet dans un cartoon de Tex Avery. Mais son personnage, Henri d'Aulnay-Pradelle, n'est pas qu'une façade et est même sans doute le meilleur personnage d'"Au Revoir Là-Haut". En plus d'être particulièrement pervers, le personnage de Lafitte porte en lui une véritable médiocrité qui le rend assez fascinant voire même un peu attachant à la manière du Loup de Tex Avery qu'on aime voir mais qu'on adore surtout voir en prendre plein la poire.

Notre préférence pour le méchant est d'autant plus surprenante qu'elle ne nous apparaît claire que vers la fin du film parce que tout ce qui peut se passer du côté des gentils ne cesse de perdre en force au fil de la progression du film. La première qualité de leur arc scénaristique est le jeu des différents comédiens mais il y a quand même un peu à redire à ce sujet. Nahuel Pérez Biscayart est privé très vite de la parole et doit faire passer toutes les émotions de son personnage par les yeux et la gestuelle voire parfois simplement par les mouvements selon les masques qu'il porte. La performance est donc particulièrement emphatique mais elle construit l'identité de son personnage et son évolution. C'était à la base un type fantasque un peu marginalisé et le drame dont il sera victime ne pourra donc qu'accroître sa singularité par rapport au reste de la société.

La prestation d'Albert Dupontel irrigue quant à elle tout le film dans le sens où sa voix contient toute la sensibilité de l'artiste, une sensibilité que l'on retrouvera dans les moindres coins et recoins du long-métrage. C'est en revanche du côté de leur poupine acolyte qu'on peut avoir des réserves. Si l'on a décidé dans ce texte de parler de « gentils » pour les personnages d'Albert Dupontel et de Nahuel Pérez Biscayart, c'est parce que leur pureté poussée à l'extrême empêche d'être pris par leur escroquerie parce qu'ils sont trop doux et romanesques pour qu'on puisse croire qu'ils soient capables de monter une telle arnaque.

Mais le plus gros problème dans l'arc narratif principal est sa tendance à jouer sur la corde sensible. Cette mélancolie poétique est attendrissante pendant trente minutes voire trois quarts d'heure puis elle vire au mélodrame hyper-glycémique sur le reste de la durée. L'omniprésence de la musique et les scènes gratuites et/ou trop littérales de pathos alourdissent considérablement "Au Revoir Là-Haut" qui frôle par moments la putasserie dans son appel aux sentiments du spectateur. Le film sait se passer des dialogues pour convoyer des émotions mais finit par céder progressivement de plus en plus à l'explicitation lourde et à la poésie plein ta gueule au point d'annuler presque totalement sa portée émotionnelle une fois son premier tiers passé.


Et ça, c'est de la comédie en champ-contrechamp ?

Bon, vu que ça nous brisait un peu les roustons de dire ce qui était un peu beaucoup craignos dans le dernier film d'Albert Dupontel, on va recommencer à en dire du bien parce qu'on a déjà montré qu'il avait beaucoup de qualités mais on en a pas fini avec ses atouts. La mise en scène se refuse à figer son action et lui apporte une dimension nouvelle par les mouvements techniquement irréprochables d'une caméra qui donnerait parfois presque l'impression d'être un personnage évoluant au côté des autres.

La mise en scène ne se départira jamais de sa cinégénie mais elle ne sera jamais aussi inspirée qu'au cours de cette introduction guerrière. Voyage halluciné dans les tranchées, elle est un affrontement guerrier aussi sauvage par son réalisme immersif que par sa chorégraphie excessive quand elle se permet de faire virevolter comme des poupées de chiffon les corps malmenés par les explosions.


Restaurer la grandeur de la France

Le mélodrame lourd qui pourrit un peu le film comme le sucre fait du mal à un diabétique type 2 ne fait en rien oublier la profondeur de sa satire, le haut niveau de jeu de ( la plupart de ) ses acteurs, l'âme de sa direction artistique et la vivacité de sa mise en scène. "Au Revoir Là-Haut" fait l'affaire si vous voulez que le cinéma français vous offre plus souvent autre chose que de la « comédie en champ-contrechamp. »
Auteur :Rayane Mezioud
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