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AVALON

Un film de Mamoru Oshii avec Malgorzata Foremniak, Wladyslaw Kowalski, Jerzy Gudejko, Bartek Swiderski et Katarzyna Bargielowska.

 

 

 

 

Sortie le 27 mars 2002.

Dans une ville fictive d'Europe centrale, Ash est une accro de jeux vidéo et de réalité virtuelle. Solitaire, le seul compagnon qu'on lui connaisse est son chien. Elle était membre du groupe Wizard, constitué de véritables aficionados d'un jeu de guerre illégal nommé "Avalon", en référence à l'île légendaire où reposent les âmes des héros. Mais depuis que la bande s'est dissoute, Ash joue seule. Un jour, elle apprend que son ancien amant, Murphy, est devenu un zombie, un "non-revenu". Ce dernier était pourtant un joueur talentueux. Son sort intrigue Ash. Celle-ci décide alors de refaire le chemin qu'il a pris en jouant dans une zone interdite baptisée "Class A". Pour y parvenir, elle doit suivre l'Ombre, une mystérieuse petite fille aux yeux tristes.

1°)AVIS

Avalon est le premier long-métrage "live" de Mamoru Oshii. Ce grand nom du manga nous avait déjà livré en 1995 l'inégalé Ghost In The Shell, qui allait donner naissance à toute une série de films, Matrix en tête, interrogeant notre réalité, notre rapport au monde, en remettant en question l'infaillibilité confortable de nos sens et de nos perceptions.

L'univers du film d'Oshii est un univers crépusculaire, qui, d'un point de vue strictement esthétique, évoque une combinaison de Jean-Pierre Jeunet, Terry Gilliam et Enki Bilal, avec lesquels il partage cette approche toute en froideur d'un monde à la fois vieillot et post-apocalyptique. C'est dans ce monde en suspend, sombre, sans espoirs et surtout, ce qui est le plus frappant, totalement inerte, qu'une partie de la population cherche le mouvement, l'action dans un wargame virtuel interdit nommé Avalon.

La plupart des joueurs ne sortent pas indemnes de ce jeu et des images inquiétantes nous montrent les "non-revenus", ces malheureux,  dont les corps ne sont plus que des enveloppes vides, privées de leur esprit qui est resté  prisonnier du jeu. Ce n'est pas le cas d'Ash, l'héroïne, joueuse implacable, admirée et crainte, pour qui dextérité au jeu est source de revenus. Ancienne équipière d'un groupe de joueurs réputé invincible, les Wizards, elle a préféré continuer en solo, et part en quête d'un mystérieux niveau caché, promesse de puissance, de maîtrise, et surtout d'horizons moins médiocres que son environnement figé.

Ce film, s'il n'apparaît pas comme une révolution, constitue cependant une innovation certaine en matière de films d'anticipation et il est indéniable que la qualité des effets spéciaux et les choix esthétiques de Mamoru Oshii y sont pour beaucoup. Bilal est décidément très présent à l'esprit, et ce n'est pas anodin, pour deux bonnes raisons : Oshii est un dessinateur comme Bilal et l'univers d'Avalon, même s'il nous est présenté avec de vrais acteurs, semble toujours porter la marque d'un graphiste. Enfin, le film a été entièrement tourné en Pologne avec des acteurs slaves, et le film est décidément, comme une B.D. de Bilal (originaire de l'Europe de l'Est) traversé de désillusion, empesé de totalitarisme post-apocalyptique (typiquement slave ?).

Alors, que reste-t-il de japonais dans ce film tourné et joué en polonais me demanderez-vous? D'Ozu à Kitano, on sait que la société japonaise a mal vécu l'individualisme, valeur occidentale brutalement importée avec la tutelle américaine après la seconde guerre mondiale. Il est frappant ici encore de voir à quel point le japonais oscille entre approbation de la prise de liberté individuelle (Ash est une joueuse hors pair depuis qu'elle s'est affranchie) et constat alarmiste et désespéré de la solitude noire à laquelle mène cet individualisme. Une pléthore de films japonais nous ont déjà dépeint cette solitude étouffante de manière remarquable, Kaïro de Kiyoshi Kurosawa en est un exemple fabuleux, Oshii nous en apporte ici le constat le plus désespéré, renforcé par un choix esthétique qui ne laisse entrevoir aucune éclaircie possible, aucun espoir. Ainsi Ash est affranchie, libre jusqu'à un certain point, mais un passage presque sirupeux du film nous la montre en train de cuisiner un plat gastronomique pour son chien qui finalement n'est plus là…Voudrait-elle trouver une présence dans les livres ? Les pages sont blanches… Triste constat d'une solitude implacable. Dans le même temps, Stunner, ancien équipier d'Ash, entretient une nostalgie de l'âge d'or des Wizards, et introduit par là même le regret d'une époque ou l'individu pouvait se rattacher à un groupe, y trouver une raison de vivre, de mourir, une éthique… L'individualisme a-t-il tué l'Humanité ?  C'est vraiment la question de fond que semble poser ce film et il n'est donc pas anodin que le thème principal soit le jeu vidéo, tant il symbolise l'enfermement (les cabines de jeu) et le repli sur soi-même.

Enfin, et c'est une des séquences les plus frappantes du film, les personnages secondaires ne sont jamais aussi vivants que dans le mode "réel" de jeu, filmé, paradoxalement, de façon plus réaliste que ce qui est la vraie vie du film. Dans ce mode "réel",  les personnages ont "leurs propres réactions, un comportement autonome" prévient Bishop, mais on ne les voit qu'en groupes, se rendant à l'opéra, discutant en assemblées dans le hall, formant la masse du public, pourtant chacun a un visage que l'on peut scruter, et qui est traversé d'expressions. Tandis que dans la vraie vie du film, les personnages secondaires ne sont qu'ombres figées ( notamment dans le tramway, et dans l'embrasure d'une fenêtre chez Ash), jamais on ne discerne leurs visages.

C'est là toute la force du film : parvenir à faire passer, non pas ce message ( car cela impliquerait qu'Oshii dénonce consciemment l'individualisme), mais plutôt cette angoisse toute japonaise, à la seule force d'une esthétique novatrice.  À cet égard Avalon est un poème désespéré en forme de réflexion métaphysique sur la liberté individuelle et sur le nihilisme qui guette toute quête de liberté qui oublierait d'avoir un but. Par là même le film est une preuve que le cinéma japonais n'est plus identifiable seulement par une esthétique mais aussi par des thèmes profonds qui le parcourent de Kurosawa à Kitano en passant par Tsukamoto (Bullet Ballet) et Oshii.

Benjamin Thomas

 

2°)AVIS

Avalon est un jeu virtuel pratiqué dans un futur indéfini et dans la plus grande illégalité par des jeunes accros qui en font parfois leur métier et leur raison d’être. Seulement, le jeu a ses dangers et dans leur quête d’absolu et de fuite de la réalité, il arrive que certains ne reviennent pas indemnes de leur voyage dans le virtuel. On les appelle les non-revenus, loques légumineuses à jamais. Ash, une des meilleures joueuses du circuit, veut quant à elle aller toujours plus loin, vers l’autre côté du miroir, à la rencontre des « dieux » d’Avalon, concepteurs de ce jeu troublant. 

Mamoru Oshii, réalisateur du film d’animation Ghost in the shell, est certainement reconnu comme l’un des majeurs talents parmi les cinéastes qui ont donné vie à la vague de projets tels que Matrix ou Dark City, véritables chef-d’œuvres naviguant entre la réalité et le virtuel, noyant le spectateur dans d’interminables réflexions. Et, certes, Mamoru a le don de nous emmener dans un univers étrange, notamment grâce à de nombreux artifices, comme les retouches numériques.

La qualité supérieure de la photo est incontestable : le jeu vidéo virtuel est ultra crédible et le réalisateur installe presque dans ses images une poésie, un recueillement que les scènes de guerre ne devraient pourtant pas inspirer. Comment oublier également ce ciel immuable où les nuages restent en suspens tandis que les personnages, les pieds sur terre, plongés dans la réalité, s’affairent en perpétuels mouvements ? La restitution du son est également impressionnante et représente un travail indéniable. Et que dire de la musique de Kenji Kawai d’une beauté à vous couper le souffle.

Oui mais… L’image, le son et la musique ne font pas un film. Installé dans un décor aussi surprenant que les paysages polonais (le film s’y déroule), Avalon a comme un arrière goût de futur antérieur au regard de ses allures ex-communistes. Du coup, ce film, assez contemplatif -mais c’est un parti pris-, manque d’allant : aussi austère, froid voire ennuyeux que ses acteurs sont inexpressifs, Avalon nous promet sans cesse des choses qui n’arrivent pas, et surtout ne nous donne pas de clefs de compréhension du jeu ni de véritables clefs de réflexion.

Le propos pourrait être intéressant si ce décor et la froideur qui en découle n’étaient pas aussi déroutants. Non pas qu’on rechigne à se perdre dans les recoins les plus sombres de l’irrationnel, mais le thème de la virtualité si finement liée à la réalité (« ne jamais se fier aux apparences »), de la quête du concepteur, donc du Créateur, méritaient peut-être un autre traitement. 

Alessandro Di Giuseppe

 

3°)AVIS

Les puissances du faux.

Dans un futur proche, une jeunesse désabusée s'est créé une réalité alternative : celle d'un jeu de guerre virtuel et illégal, nommé Avalon. Ash gagne sa vie grâce à Avalon. Elle fait sans cesse le va-et-vient entre deux mondes ; elle faisait partie des Wizards, une équipe dissoute, et elle joue désormais en solo. Elle découvre un jour que Murphy, ancien équipier, s'est fait piéger... 

Prenez un sujet futuriste réalisé par un cinéaste japonais (Mamoru Oshii auteur de Ghost in the shell en 1995 dont se sont inspirés les réalisateurs de Matrix), avec des acteurs polonais (lieu du tournage) et financés par des capitaux français et américains (Studio Canal et Miramax) et vous obtenez un monstre cinématographique hybride et fascinant dont l’esthétique devrait influencer nombre d’épigones dans les prochaines années.

Avant d’être un «war game», un jeu de guerre extrêmement dangereux dont les joueurs invétérés, en surchauffe neurologique, se métamorphosent en victimes lobotomisées, Avalon est le nom donné à cette île légendaire dans le cycle du Roi Arthur où reposent les âmes des héros. La quête de Ash s’apparente donc à la recherche de cet endroit imaginaire, nimbé d’une puissance fantasmatique incomparable, où erre Murphy, devenu un «non revenu». C’est-à-dire un être égaré dans les limbes virtuelles à son corps défendant pour avoir trop approché le coeur de l’énigme d’Avalon et le pouvoir qu’elle octroie.

Le réalisateur Mamoru Oshii joue lui aussi, mais sur d’autres registres : en combinant une narration en trompe-l’oeil, un sujet où se télescopent l’imaginaire, le réel et le virtuel, et une image somptueuse, il signe un film d’anticipation dont le mystère et l’envoûtement persistent. Grâce à des trucages numériques novateurs (les corps décimés qui se disloquent par exemple), intégrés sur des lieux apocalyptiques, l’itinéraire de ce personnage féminin hanté par la disparition est magnifié par une image ambrée et un cadre rigoureux. Des teintes contrastées qui colorent le film d’une patine convaincante où s’entremêlent l’Histoire et le futur. Une oeuvre baignée d’irréalité mais dont les référents historiques pèsent sur l’atmosphère asphyxiante, opaque et menaçante.

Au carrefour de Stalker d’Andreï Tarkovski et de Element of crime de Lars van Trier, la beauté crépusculaire du film de Mamoru Oshii oscille entre l’organique et le technologique, entre l’artisanal et l’ultra-sophistiqué, entre le brut et le ciselé. Une esthétique de la désolation, post-atomique, où l’espoir et la liberté ont été emportés par le règne du totalitaire. Un grand film réactif, discursif et réflexif où il importe de ne pas se laisser «abuser par les apparences». 

Patrick Beaumont

 

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