1°)AVIS
Avalon
est le premier long-métrage "live" de Mamoru Oshii.
Ce grand nom du manga nous avait déjà livré en 1995 l'inégalé
Ghost In The Shell, qui allait donner naissance à toute une série
de films, Matrix en tête, interrogeant notre réalité, notre rapport
au monde, en remettant en question l'infaillibilité confortable
de nos sens et de nos perceptions.
L'univers
du film d'Oshii est un univers crépusculaire, qui, d'un point
de vue strictement esthétique, évoque une combinaison de Jean-Pierre
Jeunet, Terry Gilliam et Enki Bilal, avec lesquels il partage
cette approche toute en froideur d'un monde à la fois vieillot
et post-apocalyptique. C'est dans ce monde en suspend, sombre,
sans espoirs et surtout, ce qui est le plus frappant, totalement
inerte, qu'une partie de la population cherche le mouvement, l'action
dans un wargame virtuel interdit nommé Avalon.
La
plupart des joueurs ne sortent pas indemnes de ce jeu et des images
inquiétantes nous montrent les "non-revenus", ces malheureux,
dont les corps ne sont plus que des enveloppes vides, privées
de leur esprit qui est resté prisonnier du jeu. Ce n'est pas
le cas d'Ash, l'héroïne, joueuse implacable, admirée et crainte,
pour qui dextérité au jeu est source de revenus. Ancienne
équipière d'un groupe de joueurs réputé invincible, les Wizards,
elle a préféré continuer en solo, et part en quête d'un mystérieux
niveau caché, promesse de puissance, de maîtrise, et surtout d'horizons
moins médiocres que son environnement figé.
Ce
film, s'il n'apparaît pas comme une révolution, constitue cependant
une innovation certaine en matière de films d'anticipation et
il est indéniable que la qualité des effets spéciaux et les choix
esthétiques de Mamoru Oshii y sont pour beaucoup. Bilal est décidément
très présent à l'esprit, et ce n'est pas anodin, pour deux bonnes
raisons : Oshii est un dessinateur comme Bilal et l'univers d'Avalon,
même s'il nous est présenté avec de vrais acteurs, semble toujours
porter la marque d'un graphiste. Enfin, le film a été entièrement
tourné en Pologne avec des acteurs slaves, et le film est décidément,
comme une B.D. de Bilal (originaire de l'Europe de l'Est) traversé
de désillusion, empesé de totalitarisme post-apocalyptique (typiquement
slave ?).
Alors,
que reste-t-il de japonais dans ce film tourné et joué en polonais
me demanderez-vous? D'Ozu à Kitano, on sait que la société japonaise
a mal vécu l'individualisme, valeur occidentale brutalement importée
avec la tutelle américaine après la seconde guerre mondiale. Il
est frappant ici encore de voir à quel point le japonais oscille
entre approbation de la prise de liberté individuelle (Ash est
une joueuse hors pair depuis qu'elle s'est affranchie) et constat
alarmiste et désespéré de la solitude noire à laquelle mène cet
individualisme. Une pléthore de films japonais nous ont déjà dépeint
cette solitude étouffante de manière remarquable, Kaïro de Kiyoshi
Kurosawa en est un exemple fabuleux, Oshii nous en apporte ici
le constat le plus désespéré, renforcé par un choix esthétique
qui ne laisse entrevoir aucune éclaircie possible, aucun espoir.
Ainsi Ash est affranchie, libre jusqu'à un certain point, mais
un passage presque sirupeux du film nous la montre en train de
cuisiner un plat gastronomique pour son chien qui finalement n'est
plus là…Voudrait-elle trouver une présence dans les livres ?
Les pages sont blanches… Triste constat d'une solitude implacable.
Dans le même temps, Stunner, ancien équipier d'Ash, entretient
une nostalgie de l'âge d'or des Wizards, et introduit par là même
le regret d'une époque ou l'individu pouvait se rattacher à un
groupe, y trouver une raison de vivre, de mourir, une éthique…
L'individualisme
a-t-il tué l'Humanité ? C'est vraiment la question de fond que
semble poser ce film et il n'est donc pas anodin que le thème
principal soit le jeu vidéo, tant il symbolise l'enfermement (les
cabines de jeu) et le repli sur soi-même.
Enfin,
et c'est une des séquences les plus frappantes du film, les personnages
secondaires ne sont jamais aussi vivants que dans le mode "réel"
de jeu, filmé, paradoxalement, de façon plus réaliste que ce qui
est la vraie vie du film. Dans ce mode "réel", les
personnages ont "leurs propres réactions, un comportement
autonome" prévient Bishop, mais on ne les voit qu'en groupes,
se rendant à l'opéra, discutant en assemblées dans le hall, formant
la masse du public, pourtant chacun a un visage que l'on peut
scruter, et qui est traversé d'expressions. Tandis que dans la
vraie vie du film, les personnages secondaires ne sont qu'ombres
figées ( notamment dans le tramway, et dans l'embrasure d'une
fenêtre chez Ash), jamais on ne discerne leurs visages.
C'est
là toute la force du film : parvenir à faire passer, non pas ce
message ( car cela impliquerait qu'Oshii dénonce consciemment
l'individualisme), mais plutôt cette angoisse toute japonaise,
à la seule force d'une esthétique novatrice. À cet égard Avalon
est un poème désespéré en forme de réflexion métaphysique sur
la liberté individuelle et sur le nihilisme qui guette toute quête
de liberté qui oublierait d'avoir un but. Par là même le film
est une preuve que le cinéma japonais n'est plus identifiable
seulement par une esthétique mais aussi par des thèmes profonds
qui le parcourent de Kurosawa à Kitano en passant par Tsukamoto
(Bullet Ballet) et Oshii.
Benjamin
Thomas

2°)AVIS
Avalon
est un jeu virtuel pratiqué dans un futur indéfini et dans la
plus grande illégalité par des jeunes accros qui en font parfois
leur métier et leur raison d’être. Seulement, le jeu a ses dangers
et dans leur quête d’absolu et de fuite de la réalité, il arrive
que certains ne reviennent pas indemnes de leur voyage dans le
virtuel. On les appelle les non-revenus, loques légumineuses à
jamais. Ash, une des meilleures joueuses du circuit, veut quant
à elle aller toujours plus loin, vers l’autre côté du miroir,
à la rencontre des « dieux » d’Avalon, concepteurs de
ce jeu troublant.
Mamoru Oshii, réalisateur du film d’animation Ghost
in the shell, est certainement reconnu comme l’un des majeurs
talents parmi les cinéastes qui ont donné vie à la vague de projets
tels que Matrix ou Dark City, véritables chef-d’œuvres naviguant
entre la réalité et le virtuel, noyant le spectateur dans d’interminables
réflexions. Et, certes, Mamoru a le don de nous emmener dans un
univers étrange, notamment grâce à de nombreux artifices, comme
les retouches numériques.
La qualité supérieure de la photo est incontestable :
le jeu vidéo virtuel est ultra crédible et le réalisateur installe
presque dans ses images une poésie, un recueillement que les scènes
de guerre ne devraient pourtant pas inspirer. Comment oublier
également ce ciel immuable où les nuages restent en suspens tandis
que les personnages, les pieds sur terre, plongés dans la réalité,
s’affairent en perpétuels mouvements ? La restitution du son est également impressionnante
et représente un travail indéniable. Et que dire de la musique
de Kenji Kawai d’une beauté à vous couper le souffle.
Oui mais… L’image, le son et la musique ne font pas
un film. Installé dans un décor aussi surprenant que les paysages
polonais (le film s’y déroule), Avalon a comme un arrière goût
de futur antérieur au regard de ses allures ex-communistes. Du
coup, ce film, assez contemplatif -mais c’est un parti pris-,
manque d’allant : aussi austère, froid voire ennuyeux que
ses acteurs sont inexpressifs, Avalon nous promet sans cesse des
choses qui n’arrivent pas, et surtout ne nous donne pas de clefs
de compréhension du jeu ni de véritables clefs de réflexion.
Le propos pourrait être intéressant si ce décor et
la froideur qui en découle n’étaient pas aussi déroutants. Non
pas qu’on rechigne à se perdre dans les recoins les plus sombres
de l’irrationnel, mais le thème de la virtualité si finement liée
à la réalité (« ne jamais se fier aux apparences »),
de la quête du concepteur, donc du Créateur, méritaient peut-être
un autre traitement.
Alessandro
Di Giuseppe

3°)AVIS
Les puissances
du faux.
Dans un futur
proche, une jeunesse désabusée s'est créé une réalité alternative
: celle d'un jeu de guerre virtuel et illégal, nommé Avalon. Ash
gagne sa vie grâce à Avalon. Elle fait sans cesse le va-et-vient
entre deux mondes ; elle faisait partie des Wizards, une équipe
dissoute, et elle joue désormais en solo. Elle découvre un jour
que Murphy, ancien équipier, s'est fait piéger...
Prenez un
sujet futuriste réalisé par un cinéaste japonais (Mamoru Oshii
auteur de Ghost in the shell en 1995 dont se sont inspirés les
réalisateurs de Matrix), avec des acteurs polonais (lieu du tournage)
et financés par des capitaux français et américains (Studio Canal
et Miramax) et vous obtenez un monstre cinématographique hybride
et fascinant dont l’esthétique devrait influencer nombre d’épigones
dans les prochaines années.
Avant d’être
un «war game», un jeu de guerre extrêmement dangereux dont les
joueurs invétérés, en surchauffe neurologique, se métamorphosent
en victimes lobotomisées, Avalon est le nom donné à cette île
légendaire dans le cycle du Roi Arthur où reposent les âmes des
héros. La quête de Ash s’apparente donc à la recherche de cet
endroit imaginaire, nimbé d’une puissance fantasmatique incomparable,
où erre Murphy, devenu un «non revenu». C’est-à-dire un être égaré
dans les limbes virtuelles à son corps défendant pour avoir trop
approché le coeur de l’énigme d’Avalon et le pouvoir qu’elle octroie.
Le réalisateur
Mamoru Oshii joue lui aussi, mais sur d’autres registres :
en combinant une narration en trompe-l’oeil, un sujet où se télescopent
l’imaginaire, le réel et le virtuel, et une image somptueuse,
il signe un film d’anticipation dont le mystère et l’envoûtement
persistent. Grâce à des trucages numériques novateurs (les corps
décimés qui se disloquent par exemple), intégrés sur des lieux
apocalyptiques, l’itinéraire de ce personnage féminin hanté par
la disparition est magnifié par une image ambrée et un cadre rigoureux.
Des teintes contrastées qui colorent le film d’une patine convaincante
où s’entremêlent l’Histoire et le futur. Une oeuvre baignée d’irréalité
mais dont les référents historiques pèsent sur l’atmosphère asphyxiante,
opaque et menaçante.
Au carrefour
de Stalker d’Andreï Tarkovski et de Element of crime de Lars van
Trier, la beauté crépusculaire du film de Mamoru Oshii oscille
entre l’organique et le technologique, entre l’artisanal et l’ultra-sophistiqué,
entre le brut et le ciselé. Une esthétique de la désolation, post-atomique,
où l’espoir et la liberté ont été emportés par le règne du totalitaire.
Un grand film réactif, discursif et réflexif où il importe de
ne pas se laisser «abuser par les apparences».
Patrick Beaumont
Le
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