16 décembre 2018
Critiques

Battleship Island : L’art de la guerre

On peut imaginer qu'à l'époque de la grande lune de miel entre les salles françaises et le cinéma asiatique, "Battleship Island" aurait bénéficié d'une exposition à la hauteur de son carton en Corée du sud. Mais, dix ans plus tard, dans le contexte de la saturation de l'exploitation cinématographique et de chronologie des médias chamboulée, difficile pour un film coréen d'avoir pignon sur rue sur grand-écran sans le label de bête de festival. Or, si le réalisateur Ryoo See Wang s'est imposé depuis quelques années comme prophète dans son pays ("The Berlin Files" et "The Veteran" comptent parmi les plus gros cartons de ces dernières années au pays du matin calme), les feux de la rampe ignorent pourtant son travail par chez nous.
 
De fait, il n'est pas interdit de penser qu'outre son succès au box-office local, "Battleship Island" doit sa présence dans les salles françaises dans sa volonté de mettre l'accent sur ce qui est considéré comme la « couleur locale » du cinéma coréen. A savoir cette tendance au jusqu'au-boutiste des situations contrastant avec la placidité des personnages, entrainé dans l'excès sans avoir peur de franchir les limites. Film choral retraçant l'histoire de sud-coréens enrôlés de force par l'armée japonaise durant la Seconde Guerre mondiale pour servir de forçats dans une île minière, "Battleship Island" investit même ce décalage pour en faire un mantra de mise en scène. Passé sa fantastique scène d'introduction en noir et blanc qui introduit son histoire comme le cadre d'une méditation existentielle avant de se conclure sur un élan de cruauté sarcastique, le film ne va cesser de jouer sur l'écart entre l'atrocité des situations et la réaction des protagonistes.    

De fait, ce parti-pris de mise en scène va véritablement conditionner l'implication du spectateur, constamment confronté à des émotions contradictoires. La mise en scène s'emploie ainsi dans un premier temps à diriger notre regard de façon à susciter  le malaise  avant de nous repositionner vers les personnages, qui semblent réagir à rebours. Comme si l'ironie permettait d'absorber l'horreur du contexte, les héros s'efforçant de garder le désespoir en respect pour garder la tête hors de l'eau. L'identification commence ainsi par fonctionner sur la base de ce contre-temps millimétré presque burlesque, avant de progressivement procéder à une harmonisation des deux points de vue. On pense ainsi à cette scène insoutenable, qui renvoie même au "Massacre à la tronçonneuse" de Tobe Hooper dans cette façon de faire fonctionner une scène selon une tonalité antagoniste au point de vue adopté. En l'occurrence celui d'une petite fille, livrée à elle-même, dans un diner de gradés japonais aux intentions sordides.  

Cette façon de penser l'implication du spectateur en termes d'écart entre notre perception immédiate est la réaction des personnages se révèle ainsi des plus payantes en termes dramatiques. Surtout à l'aune de ce climax qui ne laisse d'autres choix aux personnages que d'affronter la situation de face, abolissant les quelques restes de distance que chacun pouvait entretenir avec la situation. Véritable déferlante de fureur guerrière qui ne trouve guère d'équivalents que chez le Mel Gibson de "Tu ne tueras point", "Battleship Island" devient éructant de rage contenue dans une virtuosité scénique rien moins qu'épuisante. Ryoo See Wang installe une chorégraphie de points de vue d'une fluidité remarquable, dans laquelle l'action flirte constamment avec le vraisemblable pour matérialiser l'état d'esprit des personnages.

On ne peut que constater la victoire que représente "Battleship Island" pour Ryoo See Wang, qui fait bien plus que réaliser son meilleur film. Lui qui n'a cessé de grimper un à un les échelons de l'excellence durant sa carrière, vient de s'asseoir à la table des auteurs dont la brillance immédiate leur a valu une reconnaissance internationale quasi-instantanée (Bong Joon Ho, Park Chan Wook). En extirpant ce fameux décalage de sa dimension d'automatisme culturel, le cinéaste en fait un principe de mise en scène qui se légitime à l'aune de son dialogue avec le public. Autrement dit, il en fait une pure question de point de vue, revenant à l'essence d'une habitude parfois taylorisée. Un peu (toute proportion gardée s'entend) comme Sergio Leone (abondamment cité dans le film), qui questionnait les préceptes devenus codes qu'il avait lui-même installé avec "Il était une fois dans l'Ouest". Une belle revanche, qui incite grandement à pardonner les errances et autres facilités narratives à laquelle le film recourt parfois pour faire avancer la machine. 
Auteur :Guillaume Meral
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