1°)AVIS
Une
comédie de mœurs sur fond de guerre trépidante, comme une danse
enlevée où chacun change de partenaire à chaque changement de
rythme, la richesse venant des duos qui se font, se défont et
se refont au fil de l’histoire, au gré du hasard des rencontres,
des circonstances, des événements…
Jean-Paul
Rappeneau réalise un film savoureux où tous les ingrédients
sont réunis pour nous faire passer un moment fabuleux. L’atmosphère
de l’époque (les années 40) est parfaitement retranscrite, la
photographie est magique, la bande-son, judicieusement choisie,
porte les personnages et les personnages, ah… les personnages
sont tellement vivants ! Jean-Paul
Rappeneau est comme une « éponge » (excusez le terme
peu flatteur mais c’est le terme approprié) qui a absorbé une
quantité de choses vues, entendues ou vécues pour les synthétiser
en une histoire foisonnant d’émotions, d’impressions, et de
sentiments magiquement entrelacés pour recomposer la vie.
En
montrant la société de l’époque en contexte, Jean-Paul Rappeneau
réussit, d’une manière magnifique, à s’attacher précisément
à quelques personnages au beau milieu de ce tumulte humain,
de cette foule qui fourmille, qui grouille dans un climat de
peur, d’affolement et de mécontentement général. Et c’est précisément
en s’attachant à quelques personnages particuliers qu’il donne
toute sa dimension à la société de ces années de guerre. Et,
nul doute, Jean-Paul Rappeneau aime ses personnages : aucun
d’entre eux n’a été laissé de côté, tous ont été « sculptés »
avec passion. Ils ont tous un caractère bien trempé chacun dans
leur genre, de la répartie et des répliques piquantes non dénuées
d’un humour subtil.
Quant
aux acteurs, c’est un régal ! Isabelle Adjani est excellente
en actrice inconséquente et superficielle : Viviane, comédienne-starlette
aux larmes de crocodile, joue de son image et abuse de son charme
pour obtenir ce qu’elle veut : elle prend un véritable
plaisir à voir les hommes ramper à ses pieds : Grégori
Dérangère attendrissant en écrivain romanesque à souhait, Gérard
Depardieu en homme de pouvoir, Peter Coyote en journaliste espion.
Et puis, il y a Yvan Attal, le copain de l’écrivain toujours
prêt à voler au secours d’une demoiselle en détresse, Virginie
Ledoyen en étudiante qui ne se laisse pas marcher sur les pieds
et qui sait ce qu’elle veut. Tous ces acteurs se passent et
se renvoient la balle avec un enthousiasme qui fait plaisir
à voir.
Alors,
s’il y a bien un voyage dont il faut faire partie, c’est celui-là.
Nathalie
Debavelaere

2°)AVIS
Vive
le cinéma français !
Ah
la merveille ! On osait plus y croire et voilà qu’un grand
film français débarque sur nos écrans.
Jean-Paul
Rappeneau, cinéaste aussi rare qu’exigeant (7 films en 37 ans
de carrière) nous offre une comédie endiablée (1400 plans pour
une durée de 1h50), un pur moment de bonheur. Le film débute
et se termine dans une salle de cinéma, façon de signaler que
Bon voyage est un divertissement, pas un film à message ni à
thèse, un vrai film de cinéma, du cinoche comme on en fait plus
et comme beaucoup n’ose plus en faire. Rappeneau est un artisan,
mais cette modestie ne l’empêche pas d’être brillant. Sa mise
en scène est toujours aussi élégante et lyrique, son scénario
très écrit (trop diront certains…), un travail minutieux qui
a nécessité plusieurs années de réflexion et d’écriture et pas
moins de 4 co-scénaristes. Bon voyage, c’est avant tout de la
belle ouvrage, un grand film populaire de qualité (française)…une
denrée rare.
Le
plaisir vient de l’allégresse, du rythme qu’impose le film.
Pas de temps mort chez Rappeneau. Comme le disait Truffaut,
un film c’est un train qui avance dans la nuit, et rien ne pourra
l’arrêter. Plaisir du tempo donc. Plaisir du récit qui mélange
la comédie, le drame, le film d’action, d’espionnage et le roman
d’apprentissage. Tout s’entremêle harmonieusement. Rappeneau
n’a pas voulu traiter avec gravité de cette période de l’histoire
de France qui allait déboucher sur l’Occupation allemande et
le génocide des juifs. Il prend le parti de rire (le film est
très drôle) sans toutefois masquer la tragédie qui est en marche.
Un plan magnifique: Paris désert, seul un chien passe et un
type sur son vélo. Plan suivant: Bordeaux et l’hôtel où tout
le gratin parisien s’est réfugié. La fin d’un régime, d’une
République, une micro-société où chacun essaie d’user parfois
sans succès de sa supériorité hiérarchique. Beaucoup ne comprenne
pas ce qui arrive, beaucoup n’imagine pas ce qui va arriver.
A partir de cet exode forcé, Rappeneau et son co-scénariste
Patrick Modiano (qui a beaucoup écrit sur l’Occupation, lire
ses trois premiers livres…) vont construire un chassé-croisé
amoureux et suivre l’évolution, la valse-hésitation d’un jeune
homme, Frédéric (Grégori Dérangère), qui souhaite devenir écrivain.
Bon
voyage est avant tout un film de personnages. L’écrivain donc,
sorte de double de Rappenau et de Modiano (les héros des romans
de Modiano sont souvent des écrivains ou des êtres qui tentent
ou souhaitent écrire…) est accusé d’un crime qu’il n’a pas commis.
Il s’évade bientôt de la prison grâce à Raoul (Yvan Attal),
un petit voyou qu’il va suivre à Bordeaux. Là, ils rencontrent
une jeune étudiante Camille (Virginie Ledoyen) qui souhaite
faire passer en Angleterre des bonbonnes d’eau lourde (une matière
stratégique qui doit échapper aux nazis). Les deux compères
tombent bien sûr amoureux d’elle et vont l’aider dans sa tâche.
A côté de cette intrigue, il y a l’actrice Viviane (Isabelle
Adjani) la vraie responsable du crime et dont Frédéric est fou
amoureux. L’actrice, aussi talentueuse que rusée, use des hommes
à sa convenance. En ces temps difficiles, rien de tel qu’un
ministre pour assurer sa protection. Elle le trouve en la personne
de Beaufort (Gérard Depardieu), un ministre opportuniste pro-pétainiste
qui rejoindra bientôt le maréchal et son gouvernement de Vichy.
Mais c’est une autre histoire. A tous ces personnages, il faut
ajouter un espion anglais travaillant pour les nazis (Peter
Coyote), un personnage clé qui va relier les différentes intrigues.
A
ce plaisir du récit, des personnages vient aussi le plaisir
des comédiens. Et là, on est aux anges. Cela faisait longtemps
que l’on avait pas vu Adjani aussi pétillante et drôle, s’auto-caricaturant
presque dans ce personnage d’actrice emmerdante et ses retrouvailles
avec Depardieu, très bon lui aussi (on commençait à douter sérieusement
de son talent depuis quelques temps…) sont vraiment émouvantes
et nous renvoient à Barocco et Camille Claudel. Tous les autres
comédiens sont à l’unisson: Attal gouailleur, Ledoyen piquante,
Dérangère convaincant…
Bien
sûr le film va très vite, bien sûr la fin est heureuse et attendue,
bien sûr les comédiens en font beaucoup mais l’ambition de Rappeneau
était de réaliser un film-hommage aux comédies américaines des
années 30 et 40. Ceux de Lubitsch, de Hawks. Les répliques fusent,
l’invraisemblance est toujours présente, le ton est décalé.
A ce travail d’orfèvre, on ne peut lui reprocher qu’une trop
grande perfection, une brillance de chaque instant qui empêche
parfois l’émotion d’arriver, une scène de s’installer. Rappeneau
a peut-être eu peur d’ennuyer, il a, comme on dit, bien charger
sa barque. Mais mieux vaut trop que pas assez. Et en ces temps
de vaches maigres dans le cinéma français, ce film vivifiant,
tonique et drôle nous redonne le moral.
En
sortant de la salle, on a presque envie de crier : "Vive
le cinéma français !" C’est dire…
Christophe
Roussel
Le
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