17 novembre 2018
Critiques

Burning : Cramé

Vous nous connaissez, on est toujours prêts à prendre ce qui peut arriver sur nos écrans en provenance de Corée Du Sud. Depuis que le pays du Matin calme en a fini avec la dictature dans sa moitié australe, ses réalisateurs ont trouvé le moyen de contourner la réticence de leur public pour la critique sociale et lancé par la même occasion leur Nouvelle Vague à eux. À l'instar du maître rusé qui cache le vermifuge dans le Canigou de Fido, le cinéaste sud-coréen aime bien dissimuler ce qu'il pense du monde qu'il entoure dans un film d'action, de science-fiction, d'horreur, de guerre, de suspense…

Pour amener les spectateurs à regarder la société dans laquelle ils vivent sous un angle plus réfléchi, il utilise le(s) genre(s) et le(s) pousse de préférence dans ses derniers retranchements pour forger une expérience extrême dont le jusqu'au-boutisme se doit d'être lourd de sens. C'est parce qu'il nous enflamme que le cinéma sud-coréen suscite notre attention et c'est un verbe qui n'est évidemment pas anodin puisqu'on va parler de "Burning", prix de la critique internationale au dernier Festival de Cannes et Palme D'Or de Télérama, mais peut-être pas celle du Quotidien Du Cinéma. 

Adaptation de la nouvelle Les Granges Brûlées, de Haruki Murakami, elle-même lointainement inspirée de L'Incendiaire, de William Faulkner, lui-même explicitement cité par le personnage principal comme son auteur préféré, "Burning" suit Jong-soo, un ancien étudiant en création littéraire en panne d'inspiration qui croise au cours d'une mission d'intérim Haemi, une connaissance dont il n'avait rien à faire lorsqu'il était enfant parce qu'il la trouvait moche mais qui l'intéresse plus maintenant qu'elle est passée par le bistouri. Il accepte de nourrir son chat pendant son voyage en Afrique mais elle revient accompagnée de Ben, un sud-coréen qu'elle a rencontré à l'aéroport. Plus fortuné qu'un Jong-soo qui galère entre la page blanche, le procès de son père et la ferme paternelle en décrépitude, Ben suscite une jalousie croissante chez notre infortuné héros alors qu'il se rapproche de plus en plus du statut de petit copain d'Haemi. Comme si Jong-soo n'avait pas assez de problèmes, Ben lui confesse son intention de s'adonner à sa passion pour la pyromanie pas loin de chez Jong-soo et Haemi se volatilise.

Malheureusement, cette intrigue, pas forcément plus mauvaise qu'une autre, est un peu comme une noisette de confiture étalée sur une baguette entière. Du haut de ses 2 H 25, "Burning" aurait peut-être gagné à maigrir d'au moins 45 minutes tant il semble fréquemment ne pas avoir assez à raconter compte tenu de sa durée. Les histoires familiales de Jong-soo ne sont en fin de compte que du remplissage et toute velléité de dépasser le strict cadre de l'histoire est tuée dans l'œuf par un manque de rigueur dans la divulgation des informations nécessaires à l'existence d'un sous-texte pertinent. Difficile de voir aux moments opportuns un point de vue de la société sud-coréenne tant le contexte social de chacun des personnages est soit trop superficiellement abordé, soit trop diluée dans la longueur superflue de "Burning". Les excentricités d'Haemi, parfois plastiquement saisissantes lorsque le coucher du soleil la transforme en ombre, et les séances de masturbation de Jong-soo sont d'une gratuité telle qu'elles ressemblent aux manœuvres insupportablement racoleuses de celui qui veut bien se faire voir par la critique sans se soucier de leur pertinence.

Pourtant, il est nécessaire de ne pas s'arrêter à ses faiblesses scénaristiques parce que "Burning" a beau ressembler à un fond de bière tiède dans une trop grosse chope, il a quand même pour lui une mise en scène qui ne manque pas d'idées pour raconter malgré quelques tentatives putassières pour avoir l'air d'un auteur et une direction d'acteurs suffisamment forte pour compenser l'écriture parfois pétée de ses personnages. Économe sur les travellings, Lee Chang-Dong fait la part belle aux plans fixes pour mieux laisser le décor et la composition des cadres exprimer l'atmosphère et le ressenti des personnages. Cela marche surtout pour Jong-soo, auquel Yoo Ah-In apporte l'air hébété de celui qui, à force d'être abruti par les galères, semble désagréablement voguer hors du monde qui l'entoure. Ce qui devrait être le véritable élément perturbateur n'arrive qu'en milieu de film mais le désespoir de Jong-soo est contagieux et l'équilibre entre mystère et révélation est suffisamment bien entretenu pour impliquer le spectateur. Certains pourront voir la conclusion comme ambigüe et si on opte plutôt pour une résolution claire, il faut reconnaître que, à l'image d'une musique qui a l'intelligence de se faire rare et délicate alors que la façon dont l'artiste joue de son instrument véhicule toujours du sens, la manière dont "Burning" dévoile les éléments qui y mènent est suffisamment subtile pour que les deux hypothèses soient acceptables.

La presse ne tarit pas de termes laudatifs pour parler de "Burning" et on s'attend à passer pour des philistins en expliquant pourquoi ça nous en touche une sans bouger l'autre. Tant pis pour notre respectabilité, persistons et signons en affirmant que ça a beau être intelligemment réalisé et bien joué, ça n'a pas assez de choses à raconter malgré ce que sa durée tente de nous faire croire. 
Auteur :Rayane Mezioud
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