Menace inconnue.
Qui filme
? Cette question qui nous taraude dès le premier plan de Caché
ne sera pas levée au terme d'un film énigmatique et passionnant
où Michael Haneke ébranle nos certitudes et n'a de cesse de nous
renvoyer à notre statut de spectateur. Un postulat théorique qui,
pourtant, s'insinue dans les interstices d'une histoire aussi
inquiétante que prégnante plongeant un couple dans les affres
de l'angoisse après qu'il ait reçu plusieurs vidéos les épiant
dans leur quotidien.

Impuissants
face à cette intrusion au coeur de leur intimité, Anne et Georges
(Juliette Binoche et Daniel Auteuil, sidérants) s'interrogent
d'abord sur l'origine et le pourquoi de ces images enregistrées
clandestinement. Peu à peu, cette menace qui ne dit pas son nom
se précise en même temps qu'elle franchit le cercle familial,
touchant amis et relations professionnelles. Toujours latente,
jamais frontale sauf lors d'une scène d'une brutalité inouïe,
parfois explicite comme ces dessins figurant un enfant perdant
du sang, cette violence assaille Georges qui soupçonne un homme
surgi de son enfance. De nouvelles images montrant la maison familiale
deviennent alors le fil d'Ariane qui va le guider jusqu'aux recoins
les plus refoulés de sa mémoire, ramenant à la surface des souvenirs
volontairement enfouis. Une réalité oubliée s'invitant par les
images et le confrontant à celui qui dérange, celui dont la seule
présence renvoie Georges à ses responsabilités, lui qui s'évertue
à marteler le contraire, s'annexant de toute faute alors qu'une
simple phrase prononcée à ses parents modifia la trajectoire de
cet enfant et détermina sa vie. "Qu'est-ce qu'on ne ferait pas
pour ne rien perdre" lui assène Majid (bouleversant Maurice Bénichou)
qui dessine ainsi les contours de la culpabilité de Georges enfant
accroché à ses privilèges.

Outre ce thème
de la faute non assumée, Caché aborde la question du mensonge,
paravent de toutes les lâchetés derrière lequel chacun se protège,
prétextant les meilleures raisons comme lorsque Georges dissimule
à sa femme la visite à Majid pour la protéger avant que des images
saisies à son insu ne révèlent à Anne l'existence de cet homme.
Déjà fissuré par les silences de Georges, l'édifice conjugal se
lézarde et laisse apparaître des béances. Le couple prend l'eau,
perd pied avant de se noyer dans l'incompréhension et le sentiment
de trahison.
Loin de lever
les doutes sur l'origine des images par lesquelles le scandale
arrive (le dernier plan est admirable d'ambiguïté), Michael Haneke,
moraliste austère mais nullement moralisateur, n'a de cesse de
nous renvoyer à notre position de spectateur grâce à une mise
en scène cultivant savamment l'équivoque. Contraint de s'interroger
sur la nature des images et notre regard sur elles, nous sommes
alors confrontés à nos propres lâchetés, mensonges et peurs, faux-fuyants
sur lesquels se construisent nos existences. A travers cette histoire
en forme de parabole, Michael Haneke tend un miroir sans complaisance
à ses contemporains et jette une lumière crue sur un monde qui
se vautre dans l'oubli.
Patrick Beaumont
Le
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