16 décembre 2018
Critiques

Call Me By Your Name : Une romance millénaire

Dans ce monde, il y a un instant naïf juste avant qu'un premier amour éclos. Un instant ou le temps semble comme suspendue. Cet instant incertain, devient un frisson juste avant de sauter dans la cascade d'un amour qui risque de vous noyer. C'est en cela, cette douce torture, de ne pas savoir si notre sentiment est réciproque, que s'ensuit une tornade d'émotions violentes. Et tout ceci se trouve peint dans le film de Luca Guadagnino. Il y a des films rares comme celui-ci qui vous font oublier cet hiver froid et pluvieux pour vous réchauffer et ajouter une couleur chaude à votre vie, comme le filtre jaunit d'un vieux Polaroid. "Call Me by Your Name" est l'un de ces films. 

En effet, ce dernier prend vie très spécifiquement le temps d'un été, dans le nord de l'Italie, au tout début des années 80. Cette romance estivale est saturée par une langueur poétique inspirante et une sensualité profondément sophistiquée. En réalité, c'est une description assez paresseuse d'une période et d'un endroit qui peut lui aussi être difficilement plus idyllique. Homme et femme se retrouvent à occuper leurs journées en chevauchant leurs bicyclettes le jour et, danser toute la nuit. Ils lisent, jouent, nagent et se dorent la pilule, s'arrêtant dans ces tâches seulement pour se désaltérer d'un jus d'abricot fraîchement pressé et savourer la vision des corps dénudés au soleil. Dans ce film il n'y a ni méchant à échapper (ni smartphone d'ailleurs), ni SIDA, le « placard » étant le seul vrai problème dont nos deux protagonistes ont à se soucier.             

Comme beaucoup de personnages chez Guadagnino, Elio a une vie privilégiée. Il est précoce pour ses dix-sept ans. Fils unique, né d'un professeur d'Antiquité classique Américain et d'une mère Européenne très chic, il passe ses après-midis dans une somptueuse villa de la campagne Italienne à faire ce que les ados de son âge font (du moins les jeunes adolescents européens cultivés) : jouer des variations de Bach au piano, lire des livres de poche malmenés au bord de la piscine, trainasser sur la place du village voisin ou se rafraîchir dans la rivière. C'est une maisonnée cultivée au sein de laquelle le Français, l'Anglais, l'Italien et même un peu d'Allemand s'entremêlent.     

Et puis arrive Oliver, un étudiant qui semble presque trop beau pour être vrai, tout droit sortie de l'art Grec qu'il étudie, un grand Adonis blond en chemise Ralph Lauren et basket. Il apparaît à l'écran dans une série de shorts terriblement courts et de couleur aussi flashy les unes que les autres. Armie Hammer n'a jamais aussi bien utilisé sa grandeur pour interpréter un personnage aussi sarcastique et effacé que depuis les jumeaux Winklevoss dans "The Social Network" de David Fincher. Oliver charme ses hôtes, mais remue les émotions de Elio entre intense aversion et un tout aussi intense désire. 

C'est là où réside tout le génie de "Call Me by Your Name", ne faisant aucune distinction entre ces deux pulsions. Interpréter par Armie Hammer, Oliver est la quintessence de la confiance en soi. Toutefois, il existe chez lui une vulnérabilité attachante alors qu'il a besoin que Elio fasse le premier pat. Il se créé une nouvelle version de l'empathie dans ce film, une version permettant à Timothée Chalamet de briller et de tirer de son partenaire quelque chose de plus profond dans un jeu d'acteur jusqu'ici un peu trop symétrique. La performance donnée par Timothé Chalamet est impressionnante, tout spécialement dans les séquences les plus tristes, comme celle où il doit appeler sa mère pour qu'elle vienne le chercher à la gare ou cette séquence de fin ou l'on peut voir son cœur se briser sur son visage, une torture. Elio ne sait pas complètement qui il est ou qu'il y a envie d'être aux yeux de tous.

Michael Stuhlbarg joue le père d'Elio avec une intelligence telle qu'il me fait penser à Robin Williams dans "Le cercle des poètes disparus". Il est le centre d'une des scènes les plus touchantes du film, un monologue qui pourrait lui valoir un Oscar. "Call Me by Your Name" culmine dans ce discours incroyable d'un père plein de sagesse, de compréhension et plein de ce que je ne pourrais qu'appeler de la bonté morale. Il en vient à cette autorité d'un ancien monde et un homme en avance sur son temps, de donné du sens à une énigme éternelle : « Nos cœurs et notre corps ne nous sont donnés qu'une seule fois ». Peu importe ô combien avant-gardiste et progressive sont les Pearlman, aucun père n'a jamais, dans l'histoire du cinéma moderne, dit quelque chose d'aussi ouvert d'esprit et d'aussi éloquent à son fils. Pourtant, ce film offre cette conversation comme un cadeau aux spectateurs qui, n'aurait pas eu la chance de l'entendre dans leurs propres vies. Cette conversation a un impact incroyable et aurait pu apparaître en tant que scène finale. C'est cette dernière en particulier qui donne à Elio la force d'être qui il est sans avoir à faire son « coming-out » et de ce fait confirme que les sentiments ne sont pas faits pour être utilisé exclusivement entre un homme et une femme, mais qu'il faut s'autoriser à être vulnérable aux yeux de tous.

"Call Me by Your Name" a été adapté par James Ivory (nommé aux Oscars) d'après le livre acclamé, sortie en 2007, d'André Aciman. La narration nonchalante jette un sort sur tout le film, en capturant le rythme estival des personnages, et plus particulièrement de Elio qui évolue entre distraction intrigante et totale obsession. La présence de James Ivory, en tant que scénariste, rappelle inévitablement sa version de "Maurice" avec Ruper Everett, écrite par E.M. Foster, version à laquelle "Call Me by Your Name" est bien supérieure.

De son côté, le réalisateur Italien, plus connu pour son film "A Bigger Splash", excelle dans la création cinématographique de moments si beaux et si riches que vous aimeriez les encadrés et les conserver pour toujours. Il n'a aucun intérêt à précipiter Elio et Oliver dans leur relation et c'est ce jeu de patience qui fait toute la beauté du film. Qu'importe le moment, on peut dire que rien n'arrive, mais tout arrive à la fois. Comme quand Elio et Oliver se croisent dans la salle de bain adjacente à leurs deux chambres en maillot de bain. Chacun de ces moments, intensément chorégraphié et contrôlés, sont aussi haletants qu'un thriller.

Enfin, le petit miracle de ce film n'est pas cette nouveauté dans la romance entre deux hommes à l'écran, mais que le destin de cette idylle, faite pour s'arrêter, ouvre les portes d'une cinématographie exquise et tendre. Ce qui reste avec vous, après le film, n'est pas juste la beauté visuelle, mais sa sagesse mélancolique, la compréhension d'un amour de jeunesse fait pour mourir alors même qu'il a commencé.
Auteur :Alexa Bouhelier-Ruelle
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