10 décembre 2018
Critiques

Carbone : Il a rien carbonisé

L'Union Européenne a mis en place un système d'échanges des quotas d'émissions de gaz à effet de serre en 2005. Les États membres fixent un plafond sur les émissions de gaz à effet de serre que doivent respecter les installations productrices d'électricité, de chaleur, d'acier, de ciment et d'autres joyeusetés qui en mettent bien plein la gueule à Mère Nature et allouent à ces mêmes installations des quotas correspondant à ce plafond. Les établissements qui rejettent plus que ce qu'ils ont le droit d'émettre doivent acheter les droits à polluer qui leur manquent et celles qui parviennent à ne pas dépasser le seuil peuvent revendre leurs droits excédentaires. Tous ces éléments ont donc une polarité positive ou négative et l'équilibre du monde est respecté parce qu'ils peuvent se compenser mutuellement sans que cela ne contraigne trop les organisations à l'échelle de leurs propres activités.

C'est ennuyeux, non ? On vous le concède, la comptabilité et plus spécifiquement le marché européen des droits à polluer ne sont normalement pas propices à la grosse éclate (après, si ça vous amuse en plus de vous intéresser, ça vous regarde, on ne juge pas…). Toutefois, ils constituent le contexte de "Carbone", nouveau thriller reposant sur des magouilles financières et la sempiternelle ascension suivie d'une chute (annoncée dès les tout premiers plans du film) qui viendra punir les filous qui se sont laissés emporter par l'hubris destructeur. D'ailleurs, le long-métrage ne se cache pas de lorgner vers ce qui est sans doute à l'heure actuelle la plus grande référence du film de prospération par les turpitudes, à savoir le remake par Brian De Palma du "Scarface" de Howard Hawks.


Scarfesse

On peut se plaindre du fait que les personnages au centre d'un biopic, d'un film criminel ou d'un biopic criminel connaissent presque systématiquement après avoir galéré comme des brutes pour se faire un nom dans le milieu une ascension fulgurante avant de se retrouver en chute libre mais c'est une trajectoire dont la puissance évocatrice est assez évidente. Si bien des histoires ont narré, narrent et narreront le destin exceptionnel d'un(e) petit(e) qui a réussi à se sortir de la boue pour s'élever jusqu'au Paradis avant de suivre une inexorable descente aux enfers, c'est parce qu'elles peuvent être grandioses même en se reposant sur un déroulé global connu. De Palma l'a prouvé en faisant évoluer son Tony à lui dans les années Reagan et c'est justement pour cette raison qu'il serait malvenu de vouer hâtivement aux gémonies le remake qui devrait sortir l'an prochain.

Preuve de la fascination qui peut être exercée par une telle histoire lorsqu'elle est aussi bien racontée, un personnage, d'ailleurs l'une des très rares réussites du long-métrage d'Olivier Marchal mais on y reviendra plus tard, de "Carbone" rappelle la terrible conclusion de la vie de Montana alors que les esprits de ses interlocuteurs s'échauffent à l'idée de suivre la même trajectoire picaresque que le formidable personnage d'Al Pacino. Lorsque le spectateur prenait son pied en voyant les forfaits perpétrés par Le Balafré couronné, il se retrouvait dans le même temps mis face à ses failles morales puisqu'il se rendait compte qu'il pouvait être exalté par la richesse et la réussite même s'ils découlaient du vice et de la violence.

Dans "Carbone", il n'y a absolument aucune ambigüité dans le traitement de personnages vis-à-vis desquels Olivier Marchal ne se prive pas de multiplier les occasions d'expliciter son mépris. Les exemples les plus flagrants de cela sont le tout début et la toute fin du film où l'auteur prend le spectateur par la main pour bien lui faire comprendre à coup d'existentialisme de comptoir et de Suicide Social d'Orelsan que Antoine Roca est la dernière des petites raclures de fond de bidet et que l'argent corrompt. D'ailleurs, le travail sonore tient presque du saccage à chaque fois que la chanson est utilisée puisqu'en plus d'annihiler toute subtilité d'un message déjà extrêmement simpliste, elle couvre les autres sons sans les faire totalement disparaître pour donner un rendu indigne de professionnels confirmés.

Il faut bien le reconnaître, assister à la chute du protagoniste en début de film avant de le voir remonter la pente avec fulgurance puis de se retrouver de nouveau la gueule dans le caniveau était sur le papier une bonne idée qui irait de pair avec le pessimisme désabusé qui peut caractériser le cinéma d'Olivier Marchal dans le sens où cela conférerait à la trajectoire du personnage l'aspect d'un cercle vicieux au fatalisme qui donnerait à réfléchir. Dans la forme, il s'agit toutefois d'une idée un peu nulle car on a au final l'impression d'arriver à la fin d'une autre histoire alors que Antoine Roca est contraint de déposer le bilan et de faire cesser l'activité de son entreprise.

Contrairement aux débuts de "Scarface" où on nous donnait envie de suivre la destinée d'un protagoniste extrêmement antipathique parce qu'on arrivait à se projeter dans les fulminations d'un être impatient de s'extraire de la boue dans laquelle il pataugeait, "Carbone" ne nous présente pas de manière satisfaisante ses personnages qu'il leur colle déjà le tarin dans le purin en nous demandant de nous impliquer dans ce qu'il leur arrive.

Comme dit plus haut, Olivier Marchal est assez maladroit dans le regard qu'il porte sur ses personnages puisqu'il les rend presque tous sans exception trop médiocres pour que le spectateur puisse s'investir en eux étant donné que même les artistes derrière la caméra et les plumes semblent afficher leur aversion à leur encontre. Tony Montana, Jordan Belfort, Henry Hill, Walter White, voilà quatre personnages auxquels le spectateur pouvait un minimum s'identifier, quatre personnages dont il pouvait comprendre les émotions au fil de leurs destinées respectives parce qu'il y résidait tout de même une part d'humanité (pas forcément quelque chose de bon mais quelque chose d'authentique) à laquelle il pouvait se connecter.

C'est justement cette humanité qu'il manque à un Antoine Roca trop simplifié dans sa médiocrité pour que le spectateur puisse s'y attacher et questionner sa propre moralité en se demandant « Est-ce que je suis vraiment meilleur que ce personnage dont je reconnais l'immoralité d'actes qui me procurent, lorsque je les regarde, la même satisfaction que celle qu'il peut éprouver lorsqu'il les commet ? ».


Push The Viewer To The Limit

"Carbone" échoue à construire un personnage principal que le spectateur aurait envie de suivre. C'est pourquoi les habituels montages où Antoine Roca et sa bande accomplissent leurs magouilles ou profitent de leur succès échouent également à galvaniser le spectateur. Le professeur reconnu par Olivier Marchal transportait son récepteur au rythme de la mythique chanson de Giorgio Moroder, Pete Bellotte et Paul Engemann au cours d'un montage où le personnage se retrouvait propulsé au top de la pop qui aura suffisamment inspiré l'élève spirituel pour qu'il tente d'en réaliser un équivalent. Le résultat boîte plus particulièrement lors de la mise en comparaison et si les autres séquences sont également aussi profondément décevantes alors qu'elles se doivent d'être jouissives, c'est parce que le protagoniste ne suscite rien chez le spectateur comme suscité plus haut et parce que le cinéaste derrière la caméra les emballe sans conviction comme s'il s'interdisait de procurer du plaisir au spectateur par l'exaltation de la réussite de pourritures finies.

Vouloir éviter à tout prix de sembler faire l'éloge de criminels peut être une démarche qui se comprend mais aussi une démarche difficile à excuser et interprétable comme de la frilosité quand elle vient d'une œuvre qui ne fait que conforter le spectateur dans des certitudes morales indéboulonnables. Même si l'on retire de l'équation l'absence de prises de risques aussi bien dans la scénographique que dans l'écriture purement textuelle, Carbone reste quand même très mal fagoté que ce soit dans ses personnages, dans ses dialogues ou dans sa direction d'acteurs.

On a assez insisté sur le cas Roca mais le beau-papa n'est pas en reste puisqu'il passe sa première scène à débiter des assertions sentencieuses sur un ton monocorde, un ton égal et neutre qu'il gardera tout le long du film à l'instar de son beau-fils. Gérard Depardieu ainsi que Benoît Magimel ne sont pas censés être des manches et c'est pourquoi il est particulièrement embêtant de les voir dans l'incapacité de restituer la variété des émotions et des états d'esprit par lesquels leurs personnages respectifs peuvent passer. Figures antagonistes, le dénouement de leur relation torché à la va-vite ne fait qu'affaiblir encore plus des personnages déjà rendus bien piteux à force d'avoir débité, comme tous les autres d'ailleurs, des répliques épuisantes dans leur recherche systématique de l'effet coup de poing. Presque chaque ligne de dialogue se remplit de morgue et de vulgarité comme si c'était pour ça qu'elle allait forcément claquer lorsqu'elle serait prononcée mais elles se forcent tellement qu'elles n'en touchent jamais une sans faire bouger l'autre. Il a beau être tout nul, Carbone reste quand même un minimum présentable sur le plan visuel. 


J'suis au top moi, tu vas faire quoi ?

Parce que "Carbone" n'a presque rien pour se défendre, il est encore plus important d'en souligner la seule véritable qualité et d'en parler en conclusion pour mieux la valoriser : Michaël Youn. C'est son personnage qui remet les points sur les i quant à la stupidité crasse dont il faudrait faire à idolâtrer Tony Montana et ça devrait déjà suffire à l'apprécier. Mais s'il s'agit du seul personnage pour qui on se sent désolé quand ça finit inévitablement par tourner mal, c'est parce que le comédien a la modestie de s'effacer derrière un personnage normal mais dont l'humanité découle justement de la normalité dans le sens où son apparente banalité le rend authentique dans un univers où tout le monde est un turbo-saligaud.
Auteur :Rayane Mezioud
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