19 novembre 2018
Critiques

Coco : Sombre héros

Ce n'est un secret pour personne : la dorure de l'aura de Pixar, notre studio à la lampe préféré, a été sérieusement abîmée depuis quelques années. Certes, il n'y a (encore) rien eu de honteux maisdepuis 2011, leurs nouveaux bébés sont globalement au pire moyens ("Cars 2", "Rebelle", "Cars 3) et au mieux corrects ("Monstres Academy", "Le Monde De Dory"). Il subsiste tout de même une exception relevant légèrement le niveau du studio à la lampe sur ces sept dernières années, "Vice Versa". Néanmoins, il n'apparaît comme un majestueux cygne que parce qu'il est arrivé au milieu de légèrement vilains petits canards. "Vice Versa", c'est du bon mais ce n'est pas du très bon voire de l'excellent comme tout ce que le studio a pu faire jusqu'à "Toy Story 3", l'exception la plus notable à la continuité de cet état de grâce étant le tout de même sympathique "Cars". Bon, après, on pinaille : du bon comme "Vice Versa", on en prendrait pour un dollar, comme on dit chez Verhoeven.

C'est pourquoi nous étions un peu circonspects quant à "Coco", un long-métrage qui pourrait aussi bien se révéler être un sursaut qualitatif revigorant pour le cinéphile qu'une œuvre mineure de plus. Pixar fait jusqu'alors preuve d'une certaine constance dans le moyen/moyen+ avec ses suites depuis "Cars 2" mais les résultats des projets originaux sont aléatoires. "Rebelle" est ce que le studio a produit de plus faible depuis 2011. Toutefois, "Vice Versa" est ce qu'il a fait de mieux depuis la même date. Cela étant, c'est Pixar donc, même si le studio est un peu moins reluisant en raison de quelques productions la plupart du temps juste acceptables ces dernières années, il suffit de voir le nom du studio pour s'enthousiasmer – vite, vite, "Les Indestructibles II !" -.


Esta la hora de tocar la guitarra !

Coco n'est ni le nom du personnage principal, ni celui du principal lieu où se déroule l'action. Coco, c'est le nom de l'arrière-grand-mère presque catatonique de Miguel Rivera, notre protagoniste souhaitant s'accomplir, au grand dam de ses proches qui entretiennent depuis une tragédie familiale une aversion atavique pour la musique, en tant que guitariste et non pas dans la cordonnerie traditionnelle. Coco a vécu cet événement déterminant et c'est pourquoi elle gagne en importance tout le long du film malgré son immobilité. Ayant à la fois connu l'avant et l'après de la famille Rivera, elle en est le pilier discret et passif, le lien entre les disparus et les présents, le pont entre hier et aujourd'hui. Choisir un personnage secondaire presque inactif dans le récit pour intituler son long-métrage est une audace qui se révèle payante puisqu'elle fait sens avec le cœur des thématiques traitées, une nouvelle preuve de la subtilité et de la pertinence dont peuvent faire preuve les studios Pixar quand ils sont en forme.

"Coco" est extrêmement riche sur le plan thématique. C'est peut-être même l'une des productions Pixar abordant le plus de sujets différents. Le long-métrage n'a besoin que de quelques minutes et d'une introduction en état de grâce à base d'exposition sur fond de fanions colorés au long-métrage pour commencer à s'attaquer à la diversité de son fond : la famille, l'abandon, la tradition, la mémoire, l'héritage, la Mort, le déterminisme, l'idole, la puissance de l'Art… Voilà autant d'idées autour desquelles le film de Lee Unkrich et d'Alfred Molina va travailler.

En seulement une heure trente-cinq, on pouvait légitimement craindre que "Coco" ne se perde dans les méandres de la confusion et ne passe en superficie sur certains de ses sujets. Ce serait ne pas compter sur le savoir-faire des artisans du studio à la lampe. Chaque thématique est l'occasion de construire des liens entre le passé et le présent, d'où une belle cohérence d'ensemble ainsi que la justification du titre de ce film où les morts ont une influence sur les vivants et réciproquement. Elles sont de plus traitées avec l'exigence emblématique d'un studio qui se refuse toujours autant à détourner les yeux face au drame sans pour autant tomber dans un pathos aussi paradoxalement infantilisant que difficile à supporter pour les enfants. Comme beaucoup d'autres œuvres de Pixar, "Coco" est direct mais plein de tact. Les conflits familiaux n'ont pas besoin d'être alourdis par un dolorisme artificiel pour pincer le cœur : s'il nous faut communiquer au spectateur la peine d'un personnage qui voit un proche lui briser un objet auquel il tient ou lui renvoyer à la figure quelque chose de psychiquement blessant, on le montre sans trop de fioritures, point.

Poussons un peu plus loin le curseur quant à la profondeur de "Coco", sans doute sa plus grande qualité. Plutôt que de forcément donner des réponses claires à son spectateur, le film l'incite à la réflexion en lui faisant partager son cheminement existentiel. Questionnant le poids du passé et des ancêtres sur le présent et les descendants, c'est autant le personnage principal que le spectateur qui se retrouve confronté à la difficulté d'honorer ses ancêtres. La tradition est souvent un frein à l'innovation mais c'est paradoxalement en faisant différemment que l'on s'offre la chance de faire école. Miguel apprendra que c'est à un équilibre entre respect et remise en cause qu'il faudra arriver, à un équilibre entre les liens du sang et l'épanouissement individuel. Ce n'est pas au film de nous expliquer comment y parvenir mais à son protagoniste et donc au spectateur de le découvrir par lui-même. La seule chose qu'il doit savoir, c'est que l'amour au sens large s'accorde sans condition. "Coco" va même plus loin dans sa façon de provoquer la réflexion du spectateur en introduisant une notion de « mort ultime ». Cette sorte de métamort qui touche un disparu lorsque ses proches cessent de penser à lui plonge dès son évocation le spectateur dans un vide existentiel qui ne cessera de le faire gamberger sur la mémoire et ce qu'il y a après l'existence.


El Dia De Los Mojitos

Bien entendu, la dimension philosophique et réflexive de "Coco" trouve une résonance émotionnelle au travers de ce qu'il raconte et de ceux qu'il raconte. La lutte d'un personnage pour s'élever au-delà de la condition dans laquelle on tente de l'enfermer est une histoire certes maintes et maintes fois exploitée mais elle est tellement positive qu'elle doit continuer à être racontée mais de manière intelligente. Il ne faut pas se limiter à encourager le spectateur à s'identifier à un héros qui s'opposerait de manière automatique à tout ce qui pourrait constituer un obstacle à ses rêves. Plutôt que de défendre mordicus un seul point de vue qui conforterait son audience dans des certitudes préfabriquées, il faut y apporter une vision de choses différente et solide. C'est ce que fait un long-métrage comme "Coco" en donnant des motivations justifiables à la famille de Miguel.

Ces motivations trouvent leur source dans un modèle familial différent de celui de la société occidentale, un modèle reposant sur des liens familiaux beaucoup plus intenses. Cela pris en compte, le désir de Miguel de faire autre chose que des chaussures – et plus spécifiquement le désir de s'accomplir dans le domaine qui avait fracturé la famille – ne peut que donner à la peur de l'abandon qui habite les autres membres de la famille Rivera une raison de se manifester. Et si l'on peut se prendre d'empathie pour des personnages qui ne soutiennent pas le protagoniste dans ses ambitions, c'est parce qu'ils bénéficient tous d'une caractérisation extrêmement efficace.

Quelques instants suffisent à leur donner une profondeur et une âme : une scène, un plan, une réplique, un geste voire un simple regard, c'est tout ce dont le film a besoin pour susciter notre empathie. Profitant parfaitement de notre attachement pour les personnages, le film se fait de plus en plus dramatique alors qu'il avance et l'évolution d'un personnage comme Hector en témoigne parfaitement : la concurrence aurait pu ne pas aller au-delà du comique de service que l'on nous présente tout d'abord mais plus le film passe et plus son histoire devient tragique. Coco savait déjà nous toucher en dispersant des petits moments de sensibilité mais il devient particulièrement poignant dans son dernier tiers et fait culminer l'émotion dans son épilogue sans toutefois forcément parvenir à faire céder le barrage lacrymal du spectateur le plus endurci.

On va mettre fin deux secondes à la bamboula même si ça nous embête : "Coco" n'est pas parfait et ne fait que mieux mettre en exergue les limites de Pixar en s'insérant parfaitement dans la filmographie du studio. Comme dans Les Indestructibles ou encore Là-Haut, on retrouve la figure de l'idole et sa remise en question. Comme dans "Vice Versa ou encore "Le Monde De Dory", on retrouve la thématique de la mémoire. Comme" dans … Presque chaque Pixar au final, on suit un personnage qui tente de revenir chez lui. Qu'on les traite avec plus (la mémoire comme expliqué plus haut) ou moins (la remise en cause de l'idole qui repose sur une révélation manquant de cohérence) d'adresse, ces thématiques récurrentes peinent souvent à faire oublier leur caractère prévisible. C'est peut-être ce manque de surprises qui explique pourquoi "Coco" a beau émouvoir comme peu d'autres films y parviennent cette année (cœur sur toi, Bayona), il ne rivalise en rien avec d'autres œuvres qui vous rappellent à chaque fois que le(la) gros(se) dur(e) que vous êtes a lui aussi un petit cœur qui bat et des petits yeux qui mouillent.


México muy rico

On a un peu cassé l'ambiance. Cependant, "Coco" est tout de même un des meilleurs travaux du studio cette décennie. Intelligent et poignant, le film raconte quelque chose à son spectateur tout en le traitant comme un être doué de raison et de sensibilité. Il est aussi visuellement resplendissant mais vous vous en doutiez déjà. Emmenez vos moutards le voir, remerciez-nous après.

Auteur :Rayane Mezioud
Tous nos contenus sur "Coco" Toutes les critiques de "Rayane Mezioud"