22 janvier 2019
Critiques

Cold War : Red Star Academy

De la même manière que "The Predator" nous imposait un dilemme entre le cœur et la raison alors que son état d’esprit turbulent érigé comme moyen de transgression se confrontait à une facture chaotique tant sur le plan visuel que sur le plan scénaristique, "Cold War" parle plus à notre intellect qu’à nos émotions.

Non pas que l’on reste complètement froid face à une démonstration de savoir-faire propice à produire un effet sur le spectateur. Toutefois, ce qui est techniquement imparable ne se double pas d’une puissance émotionnelle à la hauteur d’une écriture, d’une interprétation, d’un cadrage, d’une photographie et d’un mixage sonore auxquels on aurait du mal à reprocher quoi que ce soit.

En réalité, au-delà d’un déficit émotionnel qu’il serait plus compliqué à expliquer de manière objective alors que d’autres pourraient être complètement emportés par cette romance contrariée entre une chanteuse et un chef d’orchestre et nous expliquer avec plus de pertinence pourquoi ce long-métrage est bouleversant, on peut tout de même trouver des imperfections purement rationalisables dans "Cold War" sans devoir s’arrêter à « C’est bien mais ce n’est pas assez touchant. ».

Du côté de l’interprétation, alors que Tomasz Kot est irréprochable de magnétisme et de sensibilité exacerbée, on peut reprocher à Joanna Kulig de ne pas mettre assez de vie dans sa voix lorsqu’elle ne chante pas (magnifiquement, au passage). Cependant, ce qu’elle ne transmet pas par ses paroles, elle réussit à le faire passer par des regards, des postures, des gestes, des expressions du visage donc les failles de son jeu ne sont que des gouttes dans un océan de talent.

Pour ce qui est de l’écriture, on pourrait pinailler en disant que, entre les obstacles liés au contexte politique et ceux provenant intrinsèquement de chacun des deux tourtereaux, "Cold War" ne parvient pas toujours à parfaitement faire vivre chaque difficulté rencontrée par le couple formé par Wiktor et Zula ou tout du moins les faire cohabiter de façon équilibrée, d’où des motifs de prises de becs tombant parfois un peu comme un cheveu sur la soupe entre les deux soupirants.

Cependant, la caractérisation de chacun est impeccable, personnages secondes inclus. On retiendra notamment le rapport de chacun au communisme, du chef d’orchestre épris de liberté et mû par la doctrine de l’Art pour l’Art à son supérieur et rival beaucoup plus soucieux que lui de la portée politique et propagandiste de leur musique en passant par la chanteuse virevoltant entre les deux selon un état d’esprit opportuniste mais qu’il serait plutôt difficile de condamner.

Et on a le droit à peut-être la réplique coup de poing de l’année lorsque Zula dit que son père l’a confondu avec sa mère, mais que son couteau l’a aidé à faire la différence. À ranger à côté du « Quand la science chie au lit, c’est moi qu’on appelle pour changer les draps. » de "Rampage : Hors De Contrôle" ou de « Ils sont grands, ils sont rapides, vous niquer, c’est leur idée du tourisme ! » de "The Predator" pour rester dans le cinéma Art & Essai.

Toutefois, là où on aurait du mal à trouver de quoi faire la fine bouche, c’est du côté de la mise en scène. Le choix du 1,33:1, le format le plus étriqué possible dont l’équivalent à la télévision et en vidéo est le 4:3, est particulièrement audacieux. Il ne laisse pas le spectateur hors du film.

Ce rapport de cadre trouve sa légitimité de plusieurs façons et le plus simple des arguments expliquant pourquoi il a été choisi serait la restitution de l’enfermement des personnages, l’impossibilité de véritablement fuir leur situation politique et émotionnelle puisqu’ils se prendraient le bord du cadre dans la tronche au bout de quelques pas.

Le 1,33:1 dynamise également la mise en scène puisqu’il est propice aux échelles de plans resserrées qui, en plus de nous rapprocher des personnages, justifie le recours aux plans-séquences et aux mouvements de caméra les plus marqués pour révéler et enrichir une scène sans avoir à passer par la coupe ou le contre-champ. Le montage se permet également parfois de laisser entre deux plans quelques secondes de noir pour marquer une vraie rupture entre les personnages.

Quant au choix du noir et blanc, il ne s’agit pas que d’une afféterie esthétique mais d’une décision pertinente eu égard au contenu de ce "Cold War" qu’on aurait difficilement imaginé en couleurs.

Pawel Pawlikowski expliquait que la colorimétrie de l’environnement polonais dans les années 1950 était trop fade pour que la couleur soit véritablement utile et on devine à quel point le travail qu’il a eu à accomplir avec Lukasz Zal sur la photographie a dû être colossal.

Ils jouent avec le noir et blanc dans le film pour accentuer les contrastes entre le sombre et le lumineux, poussent à fond la lumière émanant des projecteurs visibles à l’écran lors des premières scènes musicales pour en faire des moments de grâce, donnent à l’eau d’un lac une texture pâteuse presque irréelle et détachent encore plus les silhouettes du décor lorsque le contraste entre l’ombre et la lumière recouvre complètement de noir les personnages.

Enfin, nous ne résistons pas au plaisir de parler sans rien révéler sur sa signification de ce plan final absolument parfait parce qu’il n’a besoin que d’une sortie d’un champ et d’une brise couchant des épis pour donner une conclusion à l’histoire entre ses personnages.

Beaucoup de mots utilisés dans cette critique se réfèrent davantage à l’émotion qu’à la raison et il est vrai que "Cold War" réussit à provoquer les sentiments du spectateur, notamment lors des scènes de chant. Cependant, ces instants sont rares et on a davantage l’impression que c’est notre cerveau qui doit être stimulé plutôt que nos émotions.

L’amour entre les deux personnages principaux se caractérisant avant tout par une passion débordante et des pulsions difficiles à réfréner, on peut légitiment penser que "Cold War" aurait dû moins mettre l’accent sur sa cérébralité.

Bref, le lauréat du prix de la mise en scène du dernier Festival de Cannes est une œuvre de qualité qui non seulement montre qu’elle mérite sa récompense mais en plus s’achève avec un des meilleurs plans finaux de l’année.

Tout cela devrait suffire à claquer la bouche de la retenue mais celle-ci continue à se faire entendre sans que l’on puisse s’y soustraire mais également sans que l’on puisse expliquer de manière suffisamment convaincante pourquoi ce qui aurait tout d’un grand film pour notre cerveau ne nous fait pas ressentir assez de choses.

Auteur : Rayane Mezioud

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