17 décembre 2018
Critiques

Cold War : Histoire d’amour impossible à une époque impossible

Pawel Pawlikowski appartient à cette catégorie de cinéastes déracinés, pris par la nostalgie d'une terre natale dont ils n'ont pourtant pas encore totalement assimilé l'héritage. Il naît ainsi en Pologne, puis déménage en Allemagne avec sa mère à l'âge de 14 ans, ensuite en Italie avant de finir par s'installer pour de bon en Angleterre. Par la suite, le réalisateur reviendra ponctuellement en Europe de l'Est, notamment pour réaliser un documentaire à destination de la BBC.

"Dostoevsky's Travels", en 1991, puis "Serbian Epics", l'année suivante témoignent des prémices d'un atavisme déjà mal digéré. Pawlikowski finira par donner le change en s'orientant vers la fiction à partir de 1998 avec "The Stringer", suivi de "Transit Palace, My Summer of Love" et "La Femme du Vème" sorti en 2011. Ces œuvres suivent les aller-retours du cinéaste entre la France et l'Angleterre, formant ainsi une quadrilogie sans véritable identité culturelle comme l'affirmera plus tard son auteur. Ce-dernier ressent donc très vite le besoin de se reconnecter à son pays d'origine. Ainsi naîtra le très remarqué "Ida", en 2013. Non seulement Pawlikowski opère-t-il un changement stylistique radical dans sa mise en scène mais aussi retrouve-t-il sur un plan davantage personnel des sensations familières surgies d'un lointain passé.

Serait-ce l'Oscar du meilleur film en langue étrangère qui le convainc alors d'avoir réalisé "Ida" au bon endroit au bon moment ? Quoi qu'il en soit, le réalisateur en est certain. Il n'en a pas fini avec la Pologne mais surtout avec son passé d'une façon plus générale. "Cold War" naît donc de ce besoin de raconter une histoire intime, celle de ses parents, successivement séparés puis réunis de part et d'autre du rideau de fer jusqu'à leur mort en 1989. Il s'agira donc de brosser le portrait tragique d'une passion prise à son insu dans les tourments d'une politique qui lui échappe. Pawel Pawlikowski leur rend hommage dans une première œuvre intime qui lui vaut le Prix de la Mise en Scène à la 71ème édition du Festival de Cannes.

Toutes ces bonnes intentions ne permettent cependant pas au film d'emporter notre adhésion. Bien au contraire, c'est avec un goût amer de déception en bouche que la projection s'achève. Tout avait pourtant si bien commencé. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, Wiktor et Irena, un couple d'ethnographes, sillonnent une campagne polonaise dont les ruines résonnent encore de l'écho lointain des combats. Lukasz Zal, déjà chef opérateur sur "Ida", enserre à nouveau ce paysage dans un format carré monochrome glacial, signe de l'hostilité des temps. La caméra traque en effet les visages burinés de villageois laissés pour compte par la nomenklatura et autres apparatchiks du Parti. Wiktor et Irena, eux, usent d'un enregistreur pour garder une trace des chants folkloriques traditionnels conservés par un pan de la population riche de toute une tradition orale. Cette documentation leur permet de participer à la fondation d'une école de musique destinée à créer un ensemble de chants et de danses folkloriques. C'est au cours des auditions des élèves que Wiktor fait la rencontre de la pétillante Zula, à laquelle Irena, sans doute par jalousie, trouve trop peu de voix pour intégrer l'institution. Mais la jeune femme bénéficiera du soutien de son tuteur pour rejoindre les rangs de la chorale, allant même jusqu'à suivre des cours particuliers avec son professeur. Wiktor l'accompagne au piano et se laisse envoûter aussi bien par sa voix que par sa silhouette. Cette première séquence musicale, placée sous le signe du coup de foudre artistique, résonne cependant d'un accord dissonant. Le tuteur fait chanter à son élève un morceau extrait d'un opéra de Gershwin : I love you Porgy. Faut-il rappeler que seules les musiques classiques et traditionnelles polonaises étaient autorisées pour promouvoir l'idéal communiste à cette même époque ? Wiktor accomplit donc ici un premier acte politique dont on ne saisit pour l'instant pas clairement ni les tenants ni les aboutissants. 

Le projet musical initié avec Irina va pourtant bon train et parvient à son plein accomplissement avec la formation d'un chœur folklorique qui part en tournée à travers le pays. Sa renommée nationale lui vaut finalement d'être récupéré par les apparatchiks du Parti pour en faire un organe de propagande à la gloire de Staline. Kaczmarek, manager attitré de la troupe, accepte de faire chanter à ses choristes les bienfaits de la paix, de la réforme agraire, contre l'avis de leurs tuteurs. Cette orientation politique donne ainsi lieu à une deuxième séquence musicale dont la réussite ne se mesure qu'à l'aune de son sous-texte d'une ironie plus que grinçante. Nous sommes en 1952 à Berlin-Est. De hauts dignitaires communistes, raides comme des piquets, écoutent impassiblement en tribune des chœurs féminins virginaux louer le petit père des peuples dont le gigantesque portrait occupe l'arrière-plan. Pawel Pawlikowski parachève l'allégorie de ce face-à-face idéologique en confrontant les costumes militaires amidonnés de l'assistance aux coiffes traditionnelles polonaises de l'ensemble folklorique. Du côté de l'arc narratif, le concert à Berlin-Est agit comme un Checkpoint Charlie à franchir dans le scénario. Wiktor doit passer à l'Ouest avec Zula au terme du concert. Le pianiste attendra longuement dans la nuit enneigée avant de comprendra qu'il devra passer seul, et sans explication aucune (notons-le bien) ce point de non-retour. Fondu au noir. Quelques minutes de silence suffisent à combler un creux narratif maladroitement jugé superflu par son auteur. 

Quoi qu'il en soit, cette ingérence dans l'écriture nous vaut de nous retrouver deux ans plus tard à Paris dans un petit bistrot où Wiktor écume sa solitude en attendant Zula comme Vladimir et Estragon désespèrent de retrouver Godot. Pawlikowski use alors d'un grossier deus ex machina pour faire revenir son personnage féminin inopinément. La jeune chanteuse passe la porte du bar à notre plus grande surprise ( !). Un court dialogue tente vainement de justifier sa présence à Paris (une tournée) et son entrée en scène quasi téléphonée (un vague rendez-vous donné par Wiktor). Mais quid de la fuite avortée à l'Ouest quelques années plus tôt ? Le spectateur devra se satisfaire d'une simple incapacité à franchir le pas. Son seul lot de consolation consiste à regarder deux protagonistes qui se consument d'un amour fou… Sans véritable passion !

Gageons alors que le second trou narratif à destination de la Yougoslavie en 1955 saura injecter du drame dans un canevas pour l'instant trop lâche. Car jusqu'à présent nous assistons à un spectacle d'équilibriste où fiction et documentaire semblent vouloir se saboter l'un l'autre. Mais pourquoi donc Pawlikowski, dont la carrière trouve justement ses racines dans le second genre, ne se lance-t-il pas à corps perdu dans cette bouillonnante romance où Capulet et Montaigu, cocos et libéraux, se déchirent passionnément à corps perdus ? Sans doute parce qu'il aura mis plus de dix ans à trouver comment raconter une histoire par trop intime et inachevée… La Yougoslavie donc, un pays théoriquement indépendant du bloc soviétique. Wiktor assiste à un récital donné par Zula qui l'aperçoit à son tour dans le public. Sa présence la perturbe. Kaczmarek s'en mêle et demande aux autorités de le ramener en Pologne. C'est finalement la police secrète qui accompagnera sans bruit le pianiste à bord d'un train à destination de Paris. 

C'est dans cette même capitale que se feront pour de bon les retrouvailles du couple d'amants maudits en 1957. Commençons par Wiktor. Le pianiste joue dans clubs de jazz de Saint-Germain quand il ne fréquente pas l'intelligentsia parisienne. Pawlikowski autorise d'ailleurs à son chef opérateur des mouvements de caméra plus amples pour filmer les orchestres de be-bop, s'inspirant sans doute du découpage de Martin Scorsese et László Kovács pour les séquences musicales de "New York, New York". De son côté, Zula poursuit également sa carrière de pianiste après avoir épousé un Italien. Elle brise pourtant les carcans de cette union dès lors qu'elle rejoint Wiktor pour embrasser sa vie d'artiste entre un récital de jazz et un après-midi sous les combles au son de The Man I Love chanté par Ella Fitzgerald. "Cold War" retrouve alors un nouvel intérêt dès lors qu'on se prend à imaginer le réalisateur filmer une histoire d'amour impossible entre un homme et une femme condamnés à être ensemble. Et cerise sur le gâteau, la musique cristalliserait à elle seule les intermittences de cette passion.

Une séquence en particulier semble un instant confirmer cette hypothèse. Wiktor et Zula se retrouvent dans une soirée parisienne qui réunit bon nombre d'intellectuels germanopratins. La jeune femme se lasse très vite. Il faudra que surgisse le Rock around the clock de Bill Haley et ses Comètes pour qu'elle se déchaîne au son électrisant des guitares. Wiktor ne supporte pas de la voir en transe sur une table. Zula, elle, se perd dans un Ouest qu'elle ne comprend pas. "Cold War" serait-il un "La La Land" chez les soviets ou le Warsaw, Warsaw/"New york, New York" du réalisateur ? Il s'en aurait fallu de peu si Pawlikowski n'avait pas enfilé une énième fois de gros sabots pour engager à nouveau le scénario de son film dans les arcanes tortueux de la passion. Place cette fois-ci au thème de la virilité mal placée que l'auteur amène bien évidemment comme un cheveu sur la soupe grâce à une histoire de rivalité amicale et amoureuse vaguement anecdotique. Zula se retrouve ainsi à reprocher l'effacement de Wiktor depuis sa fuite à l'Ouest. Certes… Faut-il en conclure qu'elle cherche un dur et un tatoué ? Ou pire, Pawlikoski s'essaie-t-il à une critique politique très maladroite ? On ose à peine essayer de trouver une réponse à ces questions. Fondu au noir, donc.

1959. Retour en Pologne, là où tout a commencé, là où tout finira. Wiktor risque sa vie en poursuivant Zula à Varsovie. Cet acharnement devient à ce stade du film presque irritable pour quiconque suit ses pérégrinations depuis maintenant plus d'une heure. Le pianiste finit ainsi dans une colonie pénitentiaire. C'est donc dans un piteux état qu'on le retrouve après avoir brisé de la pierre dans une carrière cinq longues années durant. Les amants se retrouvent dans un parloir de fortune où Zula soudoie un officier pour lui accorder quelques instants supplémentaires. Chacun fait le triste constat d'un destin à jamais brisé. Et en effet : Wiktor ne peut plus espérer continuer à jouer de son instrument après qu'on lui ait mutilé la main droite. Zula, quant à elle, nous apparaît comme une artiste alcoolique sur le retour, mère d'un enfant dont le père n'est autre que… Kaczmarek ! Cette alliance aurait été contractée non seulement pour éviter la prison à Wiktor mais également pour permettre à son mari d'obtenir un poste important au Ministère de la Culture.

Pawlikowski perd décidément l'équilibre dans le dernier acte de "Cold War"… Sans doute est-ce pourquoi sort-il la carte du mélo pour le grand final. La dernière séquence du film achève de démonter cette œuvre lelouchienne par la grossièreté de sa mise en scène. Zula et Wiktor s'unissent dans la mort en se suicidant dans les ruines d'une église orthodoxe déjà aperçue au début du film. D'aucuns parleront de fatalité. D'autres n'y verront qu'un effet d'écriture téléphonée. Et ils auront raison ! Le dernier plan du film voit les amants contempler le soleil depuis un carrefour désert passer hors-cadre vers la lumière. Une légère brise balaie les champs de blé en arrière-plan. Nul besoin de sous-titrer ici.

Pawlikowski se refuse obstinément à faire basculer son film dans la grande fresque mêlant grande et petite histoire. Certes, un projet aussi ambitieux peut provoquer des sueurs froides à plus d'un metteur en scène. Mais alors pourquoi Pawel Pawlikowski s'acharne-t-il à vouloir raconter une « histoire d'amour impossible à une époque impossible » ? Le réalisateur ne souhaite pas non plus faire de son film une œuvre politique. Et pourtant, Wiktor et Zula s'accommodent chacun à leur façon de deux idéologies que tout oppose. C'est même ce qui nous est démontré pendant 1h30 ! Mieux, ici et là dans le film surgissent quelques piques à l'égard du gouvernement polonais actuel, surtout quand il s'agit d'évoquer la crise économique et la rhétorique anti-occidentale nationaliste véhiculée par les médias. A part ça, pas de politique…

« L'amour, c'est l'amour… C'est comme ça » affirme Wiktor à Zula au cours du film. Il faudra donc se contenter de ça.
Auteur :Boris Szames
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