1°)AVIS
: POUR
Sixième incursion
dans le monde du fantastique et premier retour aux blockbusters
(films à gros budgets , NDLR) après la déferlante Matrix, autant
dire que sieur Keanu Reeves est attendu au tournant pour cette
adaptation d’un comic-book américain assez controversé. Accro
aux « cancerettes », solitaire et hautain, John Constantine n’est
pas le « héros » au sens strict du terme, même si son job de « nettoyeur »
d’hybrides (mi-humains/ mi-anges ou demons) le prédestine à sauver
le monde un jour prochain. Non, Constantine s’affiche comme un
arbitre, surveillant les deux camps et agissant à la manière d’un
Judge Dredd (autre personnage de comic-book politiquement incorrect)
si la situation le nécessite, et empruntant le manuel du parfait
exorciste au Père Karras (« l’exorciste (1973)») pour renvoyer
les indésirables s’invitant dans un Los Angeles aux teintes chaotiques.
Alors, le
beau gosse Keanu fera-t-il oublier son personnage de Neo ou se
contentera-t-il de l’adapter en le faisant passer de l’espace
numérique au monde occulte ? Alea jacta est. Matrix est (enfin)
loin derrière. L’acteur offre l’épaisseur nécessaire au passage
sur grand écran d’un anti-héros papier pourtant blond, plus vieux
et asocial dans la BD « Hellblazer » (les auteurs avaient copié
le physique de Sting pour leur héros). Les sarcasmes de Constantine
remplacent les scènes d’action tonitruantes attendues et le manichéisme
redouté, pour le bonheur de tous. Pestilence et vermine, portés
par une qualité d’effets spéciaux irréprochables, viennent se
substituer aux flots d’hémoglobine que le réalisateur a adroitement
écartés. Pas non plus de Schwarzenegger corrigeant Lucifer aux
poings, ni d’annihilation de hordes de démons armes à la main
(seulement pour deux courtes scènes), l’intelligence et la manipulation
sont de mise pour arriver à ses fins. L’hermaphrodite et menaçant
Archange Gabriel porte le costume de tweed pour prodiguer conseils
et se fondre dans la masse, et les émissaires du diable dirigent
des entreprises ou ressemblent au premier quidam. La frontière
n’a jamais été aussi étroite entre les deux adversaires, et Constantine
est l’interlocuteur des deux, loin du héros clean, sobre et incorruptible
et plus proche des protagonistes des films noirs.
Les néophytes,
mais peut-être pas les érudits en sciences occultes, trouveront
facilement de l’intérêt au long des 2 heures de film : références
nombreuses à des rites connus (pour ne pas dire recyclage), scénario
classique mais néanmoins soigné, rythme linéaire mais ne suscitant
jamais l’ennui. Et pourtant le film ne sent ni le réchauffé, ni
le pré-mâché, évitant la leçon de moralité (sur les cigarettes,
le Bien et le Mal) et la bondieuserie pathétique. Ajouter à cela
que les personnages secondaires ne sont pas laissés pour compte
malgré Keanu Reeves en tête d’affiche. Gabriel, Balthazar, Lucifer
auront leur quart d’heure de gloire (l’apparition de Lucifer force
le respect), Rachel Weisz retrouve enfin son sérieux après « La
Momie (1996)». l’assistant de Constantine (incarné par Shia LaBeouf)
ne se limite pas au simple rôle de faire-valoir pour le personnage
principal. Le pire est évité.
Le réalisateur
Francis Lawrence s’écarte des strass et paillettes des vidéo-clips
(Britney Spears, Sarah McLachlan, Aerosmith) où il a fait ses
premiers pas pour nous offrir un spectacle aux couleurs gothiques
et à la photographie léchée. Essai totalement probant pour un
premier long-métrage, et qui, comme pour son collègue Alex Proyas
(autre rescapé de la scène vidéo-clip) avec « The crow (1994) »
et « Dark City(1997) », s’avère sans aucun doute prometteur pour
un début de carrière.
En résumé,
« Constantine » est tout ce que l’on n’osait espérer de ce genre
de film : adroit, modéré et remarquable. Keanu Reeves ne joue
pas les « grand frère de Buffy », le grand spectacle tronque les
explosions contre une bonne dose de subtilité. Un premier pas
vers la réconciliation avec les films à gros budget ou véritable
travail d’adaptation cinématographique, peu importe : « Constantine »
est une bible que l’on lit en une soirée, mais dont on retiendra
chaque détail.
Julien Leconte

2°)AVIS
: DECU
L’enfer a
été dessiné par les hommes.
Il se trouve
dans les entrailles de la Terre, à l’opposé du Paradis qui lui
se situe dans les Cieux. Il est l’endroit de la chaleur étouffante
et des flammes et abrite des êtres décharnés, en souffrance perpétuelle.
Quand Francis Lawrence choisit de parler de démons et d’anges
avec Constantine, il utilise donc tous ces clichés. Si le film
laisse un premier sentiment réussi, c’est que son réalisateur
sait frapper le spectateur là où cela fait mal. Réalisateur de
clips, encore novice dans le domaine du cinéma, il s’amuse à multiplier
les effets spéciaux et les plans filant le vertige à n’importe
quel dur à cuire. Alors forcément, quand un spécialiste de l’image
efficace se frotte au genre fantastique, force est de constater
que visuellement le tout est plutôt réussi. Toutefois,
alors que le clip musical n’a qu’un intérêt décoratif, le cinéma
est un art bien plus complet. Aussi, derrière la vitrine choc
et virile, le scénario trouve de la cohérence mais frôle l’invraisemblance
et le farfelu.
Constantine,
c’est John Constantine, un exorciste chargé de maintenir l’équilibre
entre les hybrides anges et les hybrides démons qui veulent tous
amener les morts dans leur royaume respectif. Parce que le récit
marche sur la corde raide de la Série-b, Francis Lawrence maintient
artificiellement l’incompréhension chez le spectateur et retarde
le moment de la révélation de la clé de voûte du film. Les admirateurs
d’effets spéciaux et de fantastique seront alors tenus en haleine.
Les autres seront amusés de voir l’illustration du dogme littéraire :
l’enfer, c’est en bas et il fait chaud ; le paradis, c’est là-haut
et c’est tout blanc. Le mélange entre le réalisme quotidien et
l’aspect extra-ordinaire de la religion amuse et permet de surprendre
à quelques reprises le spectateur. Voir un démon en costume cravate
a quelque chose d’assez amusant.
Le réalisme
permet par ailleurs de brider la lente descente non pas vers les
enfers (quoique) mais vers le grand déballage final : comprenez
le grand n’importe quoi ! Car, quand John décide d’empêcher le
fils de Satan de revenir sur Terre, Keanu Reeves perd la crédibilité
qu’il avait mis dans son personnage et devient une simple figurine
au milieu d’effets spéciaux gloutons, qui avalent scénario et
psychologie des personnages. Le sommet du ridicule est atteint
lorsque Satan (Peter Stormare) apparaît à l’écran, en smoking
blanc, le sourire aux lèvres. Seule qualité d’une fin au bord
du surréalisme, Francis Lawrence nous épargne une totale happy
end. Heureux de voir que les poncifs du genre sont jetés aux enfers !
Pas même l’Eglise
n’est épargnée. Constantine nous livre une terrible vérité (tremblez
évêques et curés) : Jésus n’est pas mort crucifié mais sous le
coup d’une lance romaine, la Lance du Destin. Celle-ci apporte
à son propriétaire le pouvoir de donner la mort et la vie. L’éternel
fantasme hollywoodien de devenir le maître du monde ressurgit
donc malheureusement ici. Et puis Jésus est rock n’roll : John
exorcise à coups de flingue en forme de croix chrétienne et de
poing américain. Pas très catholique tout cela !
Au final,
on retiendra de Constantine une avalanche d’images choc et un
brin d’originalité qui tient à bout de bras un récit faible. Keanu
Reeves en profite pour affirmer sa bonne tenue dans les films
fantastiques après la trilogie Matrix, L’Associé du diable et
Johnny Mnemonic. Quant à Francis Lawrence, il n’oublie pas de
signaler lourdement que le tabac tue et que le cancer guette le
moindre fumeur. Soit. C’est sûrement le seul message du film.
Les amateurs de fantastique apprécieront. Les autres, pour rester
dans le genre « religion et rock n’roll », préféreront le très
bon Une Nuit en enfer.
Matthieu Deprieck

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