13 décembre 2018
Critiques

Daphné : Une citadine peu ordinaire

Pour son premier long-métrage, le réalisateur Peter Mackie Burns choisit le décor d'Elephant & Castle, un quartier d'origine populaire qui a vu grandir Charles Chaplin au siècle dernier. Nous sommes aujourd'hui à mille lieux de la description dickensienne que nous en fait le comédien dans sa très riche autobiographie Histoire de ma vie. Cette enclave a su braver les mutations urbaines irréversibles en s'adaptant presque par miracle au rythme effréné d'une modernité sans compromis.

Le film de Peter Mackie Burns pose ainsi un premier regard contrasté sur un phénomène inéluctable qui permet d'assurer cette transition en arrière-plan de son œuvre, à savoir la gentrification. Il le met plus précisément en valeur grâce à un découpage technique savamment orchestré par l'usage plus que récurrent de longues focales offrant une profondeur de champ réduite, en intérieur comme en extérieur. Qu'il s'agisse de filmer le quartier en lui-même, principalement en plongée, ou la ville de Londres enserrée dans de larges cadres, l'impression reste la même. Micro et macrocosme semblent dialoguer et s'interpénétrer sans jamais provoquer une sensation d'étouffement.

Et c'est bien là la première réussite de Peter Mackie Burns. Le tracé scénographique, auquel s'adonne le cinéaste dans le cadre d'une lecture topographique de son film, suit une méthode égrenée tout au long de la filmographie d'un autre réalisateur, Cédric Klapisch. En effet, la vie de quartier bouillonnante dans les arrière-plans de "Daphné", c'est aussi celle dont parle Chacun cherche son chat qui se focalisait il y a déjà plus de vingt ans sur les habitants du quartier parisien de la Bastille, à l'aube de son embourgeoisement aujourd'hui pleinement achevé. Le cinéaste anglais s'inscrit ainsi dans cette même veine pour traiter, lui, sans avoir l'air d'y toucher l'évolution du vieux Londres branché à l'heure du tout-connecté.

On croit ici déceler une autre influence cinématographique que Burns lui-même ne se déplaît pas à citer en interview, Woody Allen. Il suffit de parcourir les pages que lui a consacrées Eric Lax dans son imposant recueil d'Entretiens pour s'apercevoir que le cinéaste partage cette modeste ambition à propos de l'héritage d'une œuvre prolifique à même de pouvoir donner un aperçu de la vie des citadins new-yorkais à une époque donnée. Peter Mackie Burns, lui, se donne pour ambition de brosser le portrait d'un personnage qui habite la ville tout en donnant à voir comment cette même ville l'habite.

Il ne faut pas bien longtemps pour que la caméra parvienne à faire le point sur le protagoniste qui l'occupera pendant une bonne heure et demi. Les plans d'ouverture et de fermeture du film nous montrent ainsi Daphné fendre la foule écrasée par ce fameux cadre à faible profondeur de champ. Quelque chose semble déjà irradier du personnage incarné par l'incandescente Emily Beecham. Sa chevelure rousse flamboyante et la pâleur de son teint mis en exergue par la lumière du chef opérateur, Adam Scarth, ne sont pas sans rappeler l'actrice Moira Shearer, muse des Studios Archer pour les fantasmagories mises en scènes par le célèbre duo Powell et Pressburger dans une ville de Londres mise à sac par les bombardements de la Seconde Guerre mondiale. Mentionnons ainsi "Les Chaussons Rouges" ou encore "Les Contes d'Hoffmann". Burns cite pourtant une inspiration bien plus réaliste dans la construction de son personnage de femme forte, la comédienne Gena Rowlands. Plus, il déborde d'admiration pour son interprétation de mère seule et désemparée écumant les bars dans "Une Femme Sous Influence" de John Cassavetes.

Ce choix de casting, a priori paradoxal, éclate quand le cinéaste anglais filme son personnage prendre la tangente à travers le réseau de lignes géométriques perpendiculaires et parallèles qui constituent le cœur de Londres. Daphné affirme son indépendance en traçant un ensemble de diagonales pour mieux pratiquer un certain art de la fuite. Elle y trouve ainsi sa propre méthode pour survivre aux dures contingences de la vie en métropole quand on a quitté le « vaisseau-mère ». Les journées se succèdent à un rythme effréné dans le restaurant où on l'emploie pour un salaire qui lui suffit juste à payer son loyer et à s'offrir de folles virées nocturnes. Car Daphné profite de la nuit pour laisser libre cours à une parole effrénée qui déborde d'un trop plein de citations issues de ses lectures de Freud et Slavoj Žižek.

Elle trouve ainsi un palliatif au dérives consuméristes du dialogue des sexes par une stratégie de communication, seule forme d'échange possible dans un village au cœur des grands espaces où chacun peut tour-à-tour se rencontrer et disparaître dans l'anonymat. Ses interlocuteurs, quasi-inconsistants pour la plupart, finissent par se faire prier de quitter le lit au terme de rapports intimes formatés selon les exigences du temps soumis à des impératifs économiques dénoncés par la jeune femme. Daphné traîne ainsi jour et nuit ses paradoxes et désillusions de trentenaire endurcie par un environnement dont la froideur n'a d'égal que celle des buildings de verre et d'acier de la City. Elle parvient cependant à entrevoir subrepticement un reflet fugace du bonheur grâce au personnage de Joe, le patron du restaurant interprété par Tom Vaughan-Lawlor, qui l'initie aux plaisirs de déguster un fromage français en catimini dans l'escalier de secours à l'abri de la pluie londonienne. Ce genre de scène déborde d'une sensualité singulière que seuls les cinéaste anglo-saxons parviennent à évoquer avec une grande subtilité.

Par ailleurs, d'aucun pourrait soupçonner Peter Mackie Burns de prendre un malin plaisir à tartiner des couches de psychologie son portrait de femme dans le seul but de délayer une progression narrative laborieuse pour ne pas dire tardive. Serait-ce que l'auteur ne saurait quoi faire de son personnage dont il a rédigé la biographie pendant deux ans, de son parcours universitaire à professionnel ? Tout porte à croire que cette méthode d'écriture entrave l'arc narratif d'un protagoniste prisonnier de ce sur-déterminisme. Bien au contraire ! Ce que le scénario désigne comme point de non-retour, à savoir quand Daphné assiste un soir au braquage à main armée d'une petite épicerie tenue par un modeste Pakistanais, offre un revirement réflexif qui amorce le climax du film. Le sang répandu par l'agresseur ne peut d'abord faire office que de rouge aux yeux de la jeune femme. La couleur surgit inopinément dans ce monde où elle ne trouve d'habitude sa place que sur les murs des vieux bâtiments ouvriers remis au goût du jour par la hype londonienne. La carapace de Daphné se fend peu à peu.

Transparaît un personnage évidé de toute capacité à ressentir, réduite au statut de réceptacle à codes culturels, seuls capables de forger son identité, par-delà une essence dont elle se met désormais en quête sans toutefois sans rendre bien compte. Cette fidèle lectrice de Žižek touche pourtant là au cœur des problématiques traitées par le philosophe slovène. Daphné devra ainsi passer par l'Autre pour se trouver. Exister avant tout, et donc agir. C'est le programme que lui propose le psychologue vers lequel on la dirige pour mettre des mots sur le trauma qu'elle dissimule avec brio derrière une épaisse couche de cynisme. La jeune femme, rendue peu incline à une libération de la parole en pleine conscience, préfère s'emmurer un temps dans l'agressivité passive de la communication, seul refuge face à un monde qui l'oppresse sans la comprendre. Daphné emprunte dès lors des chemins de traverse dans une errance qui se rapproche ici plus de celle du personnage interprété par Jack Nicholson dans "Cinq Pièces Faciles", de Bob Rafelson, énième influence mise en avant par Peter Mackie Burns.

Chacun de ses interlocuteurs se voit ainsi attribué, par exemple, un cliché raciste, du livreur de pizza pakistanais censé chanter les louanges d'Allah au psychologue juif névrosé. Il suffira d'une nuit d'ivresse de trop pour que Daphné fasse le premier pas tant attendu. La jeune femme se livre pleinement à un élan d'engagement tout aussi bien en assistant à une séance de prière bouddhiste pour le plus grand bonheur de sa mère qu'en partageant un repas avec l'épicier pakistanais et sa famille. Le refus d'entamer une relation sérieuse avec le sympathique videur d'une boîte de nuit s'inscrit paradoxalement dans ce même mouvement de retour vers soi pour mieux entendre l'autre. Car il n'est rien d'autre question que de ça tout au long de ce premier long-métrage : entendre, comprendre, écouter. Ces trois synonymes peinent à résonner entre deux pulsations qui font vibrer les artères d'une ville implacable envers ses habitants.

Peter Mackie Burns dépeint brillamment cette étincelle de chaleur humaine avec la même force qu'un Mike Leigh, dont la Poppy de "Be Happy" pourrait évoquer une version survitaminée de Daphné. Le réalisateur s'inspire également de ses méthodes d'écriture héritées du théâtre pour rédiger des dialogues soumis à ses exigences de réalisme. Ainsi naît ce personnage de trentenaire névrosée comme en comptent tant les grands ensembles urbains du XXIème siècle. Daphné nous apparaît empêtrée dans des contradictions qui achèvent de la rendre familière aux spectateurs.

Pour parvenir à ce sentiment d'adhésion réaliste, Burns a poussé la fameuse méthode Actors Studio dans ses derniers retranchements. Emily Beecham devra ainsi travailler dans un restaurant, mais aussi écouter la musique et s'imprégner des lectures de son personnage le reste du temps. Mieux, livres et vêtements proviennent du marché juste en bas de l'appartement habité par Burns en personne. Pour la musique, le réalisateur s'en remet à Sam Beste, ancien pianiste d'Amy Winehouse, qui compose une bande-originale aux accents soul fort à propos. La méthode se révèle au final efficace. Adam Scarth, quant à lui, prend en charge l'image composée à partir d'une palette de couleurs chaudes pour pallier à la grisaille caractéristique du quartier d'Elephant & Castle. Son utilisation expressionniste des couleurs, à cheval entre les travaux des chefs opérateurs Christopher Doyle ("In The Mood For Love" de Wong Kar-Wai) et Harris Savides ("Whatever Works" de Woody Allen), achève d'inscrire l'œuvre dans toute sa contemporanéité.

Peter Mackie Burns peut ainsi venir à bout de son intention première : « imaginer un personnage qui donne vraiment le sentiment de vivre dans le quartier d'Elephant & Castle à notre époque. » Le réalisateur semble mettre en pratique une théorie développée une fois encore par Klapisch dans son "Casse-Tête Chinois", en peignant une série répétitive de moments pleins et vides qui, sans véritable signification, révèlent leur substance par leur vitalité. Burns finit donc par transcender son scénario lorsqu'il décrypte le cynisme d'une époque où le temps coûte cher pour apprendre à se connaître. Le portrait de son personnage principal se superpose à celui d'une ville hyper-connectée qui fourvoie ses habitants dans l'impasse de l'isolement.
Auteur :Boris Szames
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