17 novembre 2018
Critiques

Death Wish : Willis partout, justice nulle part

Parmi les (trop) nombreux projets que l'excellent Joe Carnahan a pris le temps de développer avant de claquer la porte du jour au lendemain, le remake d'"Un Justicier dans la ville" n'était pas le moins attendu. D'abord parce que la verve iconoclaste et transgressive de Carnahan se mariait naturellement avec un matériau par essence jusqu'au-boutiste. Ensuite parce que les transformations annoncées du réalisateur (qui annonçait vouloir s'inspirer de "Drive", et centrer l'histoire autour de deux frères) révélait à minima une volonté de s'approprier le film de Michael Winner au-delà de l'image qu'en a retenu l'inconscient collectif, la faute notamment à des séquelles qui n'ont cessé d'entériner l'itération caricaturale du personnage. 

A la vision de ce "Death Wish", on ne s'étonne guère des raisons qui ont poussé Carnahan à quitter le navire. De la note d'intention du réalisateur de "Mise à Prix", il ne reste pas grand-chose dans un navet poussif qui s'inspire davantage de la mémoire du "Justicier braque les dealers" que du film original. En même temps, le simple fait d'engager Bruce Willis (qui joue moins qu'il ne loue son image sous Tranxène depuis une dizaine d'années) dans le rôle principal témoigne bien du niveau d'ambition qui a présidé à la fabrication de la chose. 

De fait, on garde l'impression tenace que le projet tout-entier a été recalibré autour des « capacités » actuelles de la star, qui ne fait même plus semblant d'avoir l'air concerné. Même s'il conserve peu ou prou l'histoire originale (un bourgeois dérive le jour ou sa femme se fait tuer et sa fille violemment agressée au cours d'un cambriolage), "Death Wish 2018" ressemble à n'importe quel DTV mal fagoté dont nous abreuve Willis depuis quelques années. Les quelques éléments subsistant du travail de Carnahan (dont sa relation avec son frère, joué par Vincent D'Onofrio, contaminée par la paresse aigüe de son partenaire de jeu) sont ainsi promptement balayés par le cahier des charges qui colle désormais aux basques de la tête d'affiche. 

Trois séances de tir suffisent ainsi à Paul Kersey pour se transformer « one shot one kill », jusqu'à un climax qui l'érige carrément en Navy Seal upper wasp. Conséquence : jamais on ne sent Kersey en danger ; et on ressent encore moins son angoisse à l'idée de passer à l'acte, alors même qu'il s'agissait du principal point d'identification du spectateur. Et ne comptez pas sur Eli Roth pour rattraper le je m'en foutisme non dissimulé de la star. Le réalisateur d'"Hostel" confirme que, sans ironie goguenarde derrière laquelle s'abriter, il ne sait ni penser son sujet et encore moins concevoir un point de vue susceptible d'élever le propos. Le film se révèle tristement générique dans le moindre de ses partis-pris artistiques, à peine secoué par une scène de torture-porn et quelques plans gore en guise de marque de fabrique. 

Pourtant scènes laissent entrevoir les possibilités qui s'offraient à une réactualisation de "Death Wish". Comme ces passages ou le M.Tout le monde, bien sous tous rapports, apprend tout ce qu'il y a à savoir sur le maniement des armes à feu avec des tutos Youtube… Un grand moment potentiel de violence déréalisée par la profusion de contenus, que le film choisit de traiter… En posant un morceau AC/DC par-dessus ! On ne sait s'il s'agit d'une pure décision du studio ou la traduction du cynisme petit-bras de Roth, mais couplé à la tronche apathique de la star, le résultat se révèle pour le moins sans équivoque…

Pour un vrai film de vigilante movie sensitif et dérangeant, qui accompagne sans le juger la dérive borderline du personnage, autant revoir l'excellent "A Vif" de Neil Jordan ; sans doute le seul vrai héritier du "Death Wish" de 1974.
Auteur :Guillaume Meral
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