22 janvier 2019
Critiques

Dracula : Un monument !

Dès 1923, Carl Laemmle, fondateur d'Universal, rencontre le succès en approchant l'horreur cinématographique, même de loin. NOTRE-DAME DE PARIS de Wallace Worsley donne à Lon Chaney l'occasion de briller dans le rôle de Quasimodo autant sur le plan de l'interprétation que sur celui de l'apparence. Lon Chaney qui n'a pas usurpé son surnom d'homme aux mille visages concevait alors ses maquillages lui-même, s'imposant parfois d'atroces souffrances pour plier son visage à la forme voulue. 1925 est une nouvelle consécration pour l'acteur et pour Universal qui verse toujours timidement, mais chaque fois un peu plus frontalement dans le fantastique, avec LE FANTÔME DE L'OPÉRA de Rupert Julian. Le contour des yeux noircis, la mâchoire saillante, le nez retroussé, les lèvres étirées dans un sourire squelettique, le fantôme incarné par Chaney suscite de telles réactions dans la salle au moment où son masque tombe qu'il n'en faut pas plus pour assurer au film une gloire éternelle, fondée sur cette seule image.

La branche proto-horrifique d'Universal s'impose peu à peu comme un courant majeur que le studio continue à nourrir, en restant toujours en marge du fantastique pur, préférant revenir vers le ‘whodunit' (mystère gothique à base de « cékikafél'coup ? ») et Victor Hugo (LA VOLONTÉ DU MORT et L'HOMME QUI RIT, tous deux de Paul Leni, réalisateur issu de l'expressionnisme allemand, en 1927 et 1928).

Mais c'est avec l'accession de Carl Laemmle Jr. à la tête d'Universal  que l'épouvante fantastique va définitivement s'imposer comme le filon créatif le plus marquant et le plus rentable de l'âge d'or du studio. Voyant dans le roman DRACULA de Bram Stoker un fort potentiel commercial, il envisage une production à grande échelle, comparable à celle des précédents films muets  Notre-Dame de Paris ou du Fantôme de l'Opéra, avec cette fois, l'atout sensationnel du parlant. Cependant, bien qu'ayant acquis légalement les droits du roman, c'est sur la version théâtrale plus modeste qu'il se rabattra pour établir le scénario. Garrett Ford est donc chargé de transposer la pièce d'Hamilton Deane et John L. Balderston en un traitement d'environ 80 minutes pour lequel il s'inspire en partie de la précédente adaptation cinématographique (et illégitime) de Dracula, le NOSFERATU de Murnau.

Lon Chaney semble le choix indiscutable pour incarner le rôle du vampire, mais son décès en aout 1930 oblige Laemmle à considérer Bela Lugosi, acteur d'origine hongroise qui incarne Dracula sur les planches de Broadway, comme possible successeur. Sensation au théâtre, Lugosi perpétue son interprétation suave devant la caméra avec le même succès. La caméra, c'est Tod Browning qui la tient, technicien et artisan confirmé du cinéma muet qui ne semble pas très à l'aise avec le parlant, dirigeant ses acteurs selon les codes du muet, insérant des gros plans sur leur visage pour traduire l'émotion du moment. Cet aspect désuet qui frappa la critique de l'époque donne aujourd'hui un caractère unique à ce film qui, non seulement marque une véritable transition technique et artistique, mais en ressort encore plus étrange, comme en constant déséquilibre, sur le point de basculer à nouveau, à tout moment dans le monde du silence : un fantastique proprement cinématographique est né.

Cet aspect, mêlé aux résurgences expressionnistes amenées par le directeur de la photographie, Karl Freund (qui occupa ce poste en Allemagne sur le chef d'œuvre de Fritz Lang, METROPOLIS) fait de DRACULA une expérience fascinante et hypnotique. Les longs travelings déroulant un paysage gothique dans un silence sépulcral, brisé par l'intervention de personnages aux dialogues parcimonieux, aux gestes brusques et outrés, évoluant dans une atmosphère ouateuse, cauchemardesque, façonnent l'ambiance d'un véritable film d'épouvante, lui donnent des accents mélancolique, romantique sans que nulle romance n'ait besoin d'advenir. Loin des artifices théâtraux (les nappes de fumées et les chauves-souris statiques), c'est la structure du film même, sa narration qui caractérise l'élément fantastique.

Mais que serait le film sans son personnage principal, vampire aristocratique au phrasé pittoresque (« I never drink… Wine ») qui vaut à Lugosi d'être universellement reconnu pour son talent, mais aussi, revers de la médaille, de n'être jamais considéré autrement que comme l'interprète de Dracula, rôle qu'il endossera jusque dans la mort, sa dernière volonté étant d'être enterré vêtu de la cape du comte. Séducteur, manipulateur, le comte Dracula est loin des « monstres » qu'incarnait Lon Chaney, créatures misérables auxquelles une difformité physique interdisait une vie normale, il est le loup qui peut sans peine s'introduire dans la bergerie, le prototype du vampire sexy qui évoluera tout au long du XXème siècle.

Un choc pour les spectateurs de l'époque, un coup magistral pour Universal avec 700 000$ de recette (on vous laisse faire le calcul avec l'inflation), DRACULA demeure surtout un monument à l'épreuve du temps dont la beauté éthérée, l'atmosphère délétère, l'inexplicable étrangeté, continuent d'opérer la même fascination.
Auteur :Gabriel Carton
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