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EN ATTENDANT LE BONHEUR

Un film de Abderrahmane Sissako avec Khatra Ould Abdel Kader et Maata Ould Mohamed Abeid.

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Sortie le 15 janvier 2003.

Nouadhibou est une petite ville de pêcheurs arrimée à une presqu'île de la côte mauritanienne. Abdallah, un jeune Malien âgé de dix-sept ans, y retrouve sa mère, en attendant son départ vers l'Europe. Dans ce lieu d'exil et de fragiles espoirs, le jeune homme, qui ne comprend pas la langue, tente de déchiffrer l'univers qui l'entoure : Nana, une sensuelle jeune femme qui cherche à le séduire ; Makan, qui, comme lui, rêve de l'Europe ; Maata, un ancien pêcheur reconverti en électricien et son apprenti disciple, Kahtra. C'est lui qui enseigne à Abdallah la langue locale pour que ce dernier puisse rompre le silence auquel il est condamné...

"En attendant le bonheur" constituera sans doute, pour les cinéphiles un peu aventureux, la très bonne surprise de ce début d'année. Le cinéaste mauritanien Abderrahmane Sissako propose en effet ici un film d'une grande richesse tant philosophique qu'esthétique ou émotive, pour peu que l'on se donne la peine de s'y intéresser de près.

Sur le quotidien de Nouadhibou (le village en question), Sissako pose un regard aussi nonchalant qu'acéré, qui n'est donc pas sans évoquer celui d'Élia Suleiman, la colère en moins. De fait, pas de conflit d'intérêts ni d'oppression montrés ici, mais une languissante mélancolie, un désenchantement quasi-omniprésent.
Ce regard suivra principalement Khatra, un vieil électricien plein de sagesse et de regrets et son jeune apprenti Maata, Abdallah le jeune homme qui rêve d'Europe (le village est aussi un lieu de transit vers le continent européen, donnée très importante dans le film) et la mère de celui-ci; mais aussi un chauffeur de taxi, une fillette qui apprend à chanter...

Tous les personnages approchés de près ou de loin par la caméra ont quelque chose à nous faire ressentir. Et les sensations sont multiples devant ce film riche de nuances : si, par la situation sociale des personnages et l'échec de leurs espoirs notamment, l'atmosphère est plutôt sombre malgré la couleur du ciel (cette lumière!), Sissako sait aussi saisir des instants de plénitude (enfin, le mot est un peu fort) et de drôlerie. Car l'on rit finalement assez souvent face au quotidien des protagonistes, parfois teinté d'absurde; surtout, on en rit avec eux. De même, si le film offre de nombreuses pistes de réflexion, c'est toujours avec ses personnages que l'on réfléchit, jamais sur (au sens de "au-dessus") eux.

Enfin, au-delà de cet humour, subtilement élaboré devant et par l'oeil du cinéaste, et de cette profondeur de sens souvent éclairée mais jamais soulignée, et au confluent de ces deux éléments, il y a la poésie, certainement la meilleure raison de tenter l'expérience. Avec ses réjouissantes trouvailles de mise en scène (la fenêtre d'Abdallah, à la fois écran de cinéma et projecteur, de fins jeux de lumière...) et ses situations de décalage (le look occidental d'Abdallah, le fait qu'il ne maîtrise pas la langue locale...), quelquefois à la lisière de la rêverie (une ampoule qui refuse de fonctionner sans raison apparente...). "En attendant le bonheur" fait figure de véritable poème cinématographique, élégant et sincère. Bien sûr, il se teinte de tristesse, voire de tragique, mais reste à l'image de son très beau titre, qui pourrait d'ailleurs s'appliquer à définir la plupart des actes de nos vies d'humains.

"En attendant le bonheur", sous son apparence de chronique locale, nous délivre donc, avec beaucoup d'esprit et de lucidité, et sans jamais prêcher, un message - des messages multiples - à la portée universelle.

Un précieux film.

Rémi Boîteux

 

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