"En attendant le bonheur" constituera sans doute, pour
les cinéphiles un peu aventureux, la très bonne surprise de ce
début d'année. Le cinéaste mauritanien Abderrahmane Sissako propose
en effet ici un film d'une grande richesse tant philosophique
qu'esthétique ou émotive, pour peu que l'on se donne la peine
de s'y intéresser de près.
Sur le quotidien de Nouadhibou (le village en question), Sissako
pose un regard aussi nonchalant qu'acéré, qui n'est donc pas sans
évoquer celui d'Élia Suleiman, la colère en moins. De fait, pas
de conflit d'intérêts ni d'oppression montrés ici, mais une languissante
mélancolie, un désenchantement quasi-omniprésent.
Ce regard suivra principalement Khatra, un vieil électricien plein
de sagesse et de regrets et son jeune apprenti Maata, Abdallah
le jeune homme qui rêve d'Europe (le village est aussi un lieu
de transit vers le continent européen, donnée très importante
dans le film) et la mère de celui-ci; mais aussi un chauffeur
de taxi, une fillette qui apprend à chanter...
Tous
les personnages approchés de près ou de loin par la caméra ont
quelque chose à nous faire ressentir. Et les sensations sont multiples
devant ce film riche de nuances : si, par la situation sociale
des personnages et l'échec de leurs espoirs notamment, l'atmosphère
est plutôt sombre malgré la couleur du ciel (cette lumière!),
Sissako sait aussi saisir des instants de plénitude (enfin, le
mot est un peu fort) et de drôlerie. Car l'on rit finalement assez
souvent face au quotidien des protagonistes, parfois teinté d'absurde;
surtout, on en rit avec eux. De même, si le film offre de nombreuses
pistes de réflexion, c'est toujours avec ses personnages que l'on
réfléchit, jamais sur (au sens de "au-dessus") eux.
Enfin, au-delà de cet humour, subtilement élaboré devant et par
l'oeil du cinéaste, et de cette profondeur de sens souvent éclairée
mais jamais soulignée, et au confluent de ces deux éléments, il
y a la poésie, certainement la meilleure raison de tenter l'expérience.
Avec ses réjouissantes trouvailles de mise en scène (la fenêtre
d'Abdallah, à la fois écran de cinéma et projecteur, de fins jeux
de lumière...) et ses situations de décalage (le look occidental
d'Abdallah, le fait qu'il ne maîtrise pas la langue locale...),
quelquefois à la lisière de la rêverie (une ampoule qui refuse
de fonctionner sans raison apparente...). "En attendant le
bonheur" fait figure de véritable poème cinématographique,
élégant et sincère. Bien sûr, il se teinte de tristesse, voire
de tragique, mais reste à l'image de son très beau titre, qui
pourrait d'ailleurs s'appliquer à définir la plupart des actes
de nos vies d'humains.
"En attendant le bonheur", sous son apparence de chronique
locale, nous délivre donc, avec beaucoup d'esprit et de lucidité,
et sans jamais prêcher, un message - des messages multiples -
à la portée universelle.
Un
précieux film.
Rémi Boîteux
Le
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