18 décembre 2018
Critiques

Equalizer 2 : Le roman de Denzel

Il y a quelque chose d'invariablement frustrant dans le cinéma d'Antoine Fuqua et avec "Equalizer 2". Ceci émane justement des qualités qui y résident.

Contrairement à la plupart des yes-men qui découvrent le cinéma d'action avec le prêt-à-filmer du moment et déguisent leur soupe avec une poignée de postures faisant du pied aux prescripteurs du cool, Fuqua n'a jamais eu besoin d'un manuel écrit par d'autres pour mener sa barque.

Au contraire même, le réalisateur de "Training Day" semble se faire un point d'honneur à investir chacun de ses projets en faisant abstraction de ce qui se fait où s'est déjà fait dans le domaine traité.

A de rares exceptions près, tous ses films bénéficient ainsi de sa capacité est à trouver l'idée directrice où le concept susceptible d'entériner la singularité de ses films. D'où une filmographie émaillée de beaux moments de cinéma qui honorent le genre investit à l'aune du contenu latent ainsi mis en exergue. L'entrainement thérapeutique de "La Rage au Ventre", l'assaut silencieux mené sur le village ravagé dans "Les Larmes du Soleil", l'encerclement oppressant d'Ethan Hawke dans "Training Day"...

Faiseur peut-être, copieur surement pas, comme l'attestent avec force les scènes d'actions de "The Equalizer", qui figurent dans ce que le réalisateur a proposé de plus fun au cours de ses deux décennies d'activité.

Or, c'est peut-être ce dernier métrage qui définissait le mieux le travail d'Antoine Fuqua : un cinéma de scènes plus que de films, qui gère son effort créatif entre deux moments de grâce. Comme si sa vision ne tenait que dans les quelques instants qui lui permettait de s'épanouir, reléguant le reste aux affaires courantes. Car malgré toutes ses aptitudes, il en a toujours manqué une- au combien cruciale- au cinéaste : celle d'aller à l'essentiel.

On ne cesse de retrouver dans ses films une même une peur du vide ou du pas-assez, qui le pousse à systématiquement recourir au tout-venant clichetonneux pour se conférer une contenance. Manque de confiance en lui ou réelle incapacité à raconter sur la longueur, toujours est-il que son cinéma n'avait jamais autant matérialisé cette dichotomie que dans "Equalizer" premier du nom. Et sa suite qui nous occupe aujourd'hui. 

Soyons clair : dans tout ce que le cinéma U.S et d'ailleurs a pu nous proposer en termes de comédiens chevronnés exorcisant leur crise de la cinquantaine en cassant des mâchoires, RIEN n'est plus cool que le radar de chauve-souris que Robert McCall actionne avant de passer l'assemblée de vie à trépas en moins de temps qu'il n'en faut à monsieur Denzel Washington pour battre une paupière (et il prend soin de se chronométrer pour s'en assurer).

Comme de bien entendu, il s'agit une nouvelle fois des meilleures scènes d'une suite qui prolonge par ailleurs son concept de façon bienvenue, notamment cette stupéfiante scène au cours de laquelle Denzel essaye de reconstituer une scène de crime. Fuqua y démontre une nouvelle fois un sens de la cinématographie et du découpage bien trempé, où s'épanouit parfaitement sa propension à suspendre intuitivement le spectateur à l'état de surperception de son personnage.  

De façon générale, "The Equalizer 2" se montre d'ailleurs plus généreux en motifs de satisfactions que le premier film. Notamment en ayant la bonne idée d'appliquer aux bad guys la logique de son héros, ce qui nous vaut une scène d'home-invasion particulièrement tendue du slip.

Maintenant, le naturel revenant toujours à saute-mouton chez Fuqua, attendez-vous à retrouver les mêmes défauts que le premier. A savoir la sous-intrigue poussive (bien que plus digeste que celle du premier) qui permet à sa star d'endosser une nouvelle fois son habit d'éternel rôle-modèle pour jeunesse désorientée, à ces scènes qui trainent en longueur pour faire croire qu'elles racontent plus que ce qu'il y a à en tirer, à cette louche de drama qui essaie artificiellement d'élever la proposition initiale. Antoine Fuqua qui s'ingénie encore et à toujours à conférer des allures romanesques à un matériau qui se porterait beaucoup mieux s'il filait en ligne droite. 

C'est d'ailleurs sur ce point qu'"Equalizer 2" se révèle édifiant quant au caractère du réalisateur. Une critique américaine a suggéré qu'avec son récit empilant les tranches de vies connectées de façon très arbitraire, "Equalizer 2" aurait davantage sa place à la télévision. Ce n'est pas tout à fait faux, mais pour autant il nous semble que ce n'est pas tant le format télévisuel qui inspire Fuqua que… la littérature.

"Equalizer 2" ne ressemble à rien tant qu'à un bon pulp de gare qui se dévore en un dimanche après-midi, où l'intrigue importe autant que le quotidien du héros et ses relations avec le voisinage. Dans sa façon de caractériser son personnage, d'enchainer les situations de façon assez lâches ou de développer sa mythologie sur la digression, "Equalizer 2" ressemble à un roman noir qui aurait condensé ses péripéties plutôt que les adapter aux exigences du rythme cinématographique. L'obsession du héros pour les grands romans s'apparente ainsi à un aveu en creux de la part du réalisateur, qui n'a peut-être jamais été aussi transparent sur son approche biaisée et paradoxale de son médium. 

Plus sourcilleux que son modèle sur son cahier des charges à défaut de réellement le transcender, "Equalizer 2" présente en sus l'intérêt d'éclairer beaucoup de choses sur son réalisateur. Pour ceux qui suivent son travail, c'est déjà pas mal. Pour les autres, à vous de voir si l'attente d'une fulgurance vaut la peine de s'accommoder d'un remplissage romanesque. En tout cas ici, le choix est clair : plutôt deux fois qu'une.
Auteur :Guillaume Meral
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