16 décembre 2018
Critiques

Eva : Un exemple de cinéma de genre

Réalisé par Benoît Jacquot, "Eva" est une adaptation cinématographique du roman éponyme de James Hadley Chase publié en 1945. C'est la complexité de cette histoire qui a déclenché chez Benoît Jacquot, quand il avait à peine treize ou quatorze ans, l'ambition de devenir cinéaste. 

Oubliez vos idées préconçues, "Eva" n'est pas un thriller, il n'y a aucun meurtrier, aucune victime, aucune enquête. Ce n'est pas non plus un drame au sens strict du terme ou un événement tragique survient et détermine le reste de l'intrigue. Cette adaptation s'inscrit dans un cinéma de genre voulu par le cinéaste, comme Chase, à sa façon, est devenu un archétype du roman noir. Il s'agit de mettre en scène des personnages enlisés dans des situations diverses sur lesquelles ils n'ont, en réalité, aucun contrôle. 

"Eva" avait déjà été porté à l'écran par Joseph Losey en 1962. Loin d'être un frein à sa réalisation, Benoît Jacquot a confié ne pas avoir visionné le film depuis sa sortie en salle, afin de rendre sa réadaptation plus singulière et originale. La genèse du film est venue de son envie de tourner avec l'acteur Gaspard Ulliel qui joue Bertrand, le rôle principal. Ce n'est qu'après avoir débuté l'écriture de son scénario qu'il a pensé à Isabelle Huppert pour interpréter le rôle d'Eva. « L'alliage des deux a immédiatement fonctionné » souligne le metteur en scène. On pourrait s'étonner de voir deux personnages en relation avec une si grande différence d'âge, pourtant même si ce choix n'est pas anodin, il n'était pas spécialement en vue au départ. Quand il est devenu décisif, c'était une façon pour le cinéaste, de prendre le contre pied d'un cliché où d'ordinaire c'est une jeune femme qu'on associe à un homme plus âgé. C'est aussi un clin d'œil à la tragédie antique qui rassemble des figures telles que Phèdre et Hyppolite ou Œdipe et Jocaste.  
 
Dans l'ensemble, Benoît Jacquot transpose assez bien l'œuvre de Chase à l'écran. Malgré l'absence de péripéties, la tension psychologique est palpable et elle  tient en haleine jusqu'à la fin du film. Avis aux amateurs de héros auquel on peut facilement s'identifier, le film ne comporte que des personnages antipathiques. Bertrand est calculateur, égoïste, infidèle, froid, sa vie entière repose sur une ignoble supercherie. Eva est le symbole même de la femme vénale, glaçante, narquoise et destructrice. Même si les deux personnages mènent une existence différente, leurs parcours ne cessent d'être en écho et on ne peut que remarquer leurs similitudes comme s'ils étaient interchangeables. C'est d'ailleurs tout l'objet du film remarque Benoît Jacquot « on prend toujours la place de quelqu'un ».

Les décors et les lieux de tournage, principalement à la montagne, plongent le spectateur dans une atmosphère mystérieuse qui donne à l'ensemble un caractère incertain et énigmatique. Les scènes sont intelligemment filmées, elles suggèrent une certaine proximité avec les personnages, si bien que parfois le spectateur peut se sentir comme face à un miroir. La bande-son, composée par Bruno Coulais, est aussi un élément de dramaturgie puissant qui ajoute une ambiance anxiogène au film. 

A la scène finale, certains se sentiront lésés par la façon dont le film s'achève brutalement. Largement mis en relief avec la réalité, Benoît Jacquot voulait un final abrupt, fait de changements nombreux, de direction inattendues et de perspectives.
Auteur :Pauline Clément
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