13 décembre 2018
Critiques

Frères Ennemis : Un Polar brillant

Sur une trame relativement ordinaire, "Frères Ennemis" déploie un langage cinématique fort, exploite les espaces comme jamais et crée un huis-clos en extérieur oppressant et nerveux. Mieux qu'un bon film, c'est un polar exemplaire.

Manuel et Driss sont deux potes d'enfance ayant grandis dans la même cité, ayant vu leurs chemins se séparer quand le deuxième est devenu flic. Les deux « frères » doivent pourtant coopérer quand un coup tourne mal et que la tête de Manuel semble mise à prix. Voilà pour le pitch qui, s'il ne révolutionne pas le genre, sert de trame à un déferlement d'idées de cinéma.

"Frères Ennemis" dépeint dans un premier temps la vie presque trop ordinaire de petites mains du trafic de drogues, sorte de France d'en bas de la voyoucratie : les mines sont fatiguées, grises comme le temps d'Île de France, les ongles se rongent, on zappe femme et enfant, le stress est omniprésent et surtout : on fait ça pour presque rien. Le temps du stupre est terminé : les dealers sont devenus des ouvriers comme les autres. A ce niveau, le travail sur le décor est formidable : la cité Gagarine de Romainville (grosso modo : cinq grands HLM entourant un Leader Price et une tour-antenne qui se détache au loin) a un air de village fortifié : ses habitants n'en sortiront jamais, nous non plus durant une heure quarante.

Puis patatra : un jour, un coup tourne mal, une simple transaction finit dans le sang et tout le monde semble d'accord pour désigner Manuel, seul survivant, comme responsable. Le blanc-bec va désormais devoir raser les murs de son propre quartier, arpenter caves, sous-sols, parkings, toits, enjamber balcons et containers à ordures pour survivre un peu plus longtemps et, pourquoi pas, trouver le vrai responsable. Dès lors le film bascule dans quelque chose de brut, d'organique, de sec comme une balle dans la tête. La caméra à l'épaule de David Oelhoffen suit le cache-cache géant de Manuel (lui et Driss connaissent la cité par cœur, belle idée du film), ses regards apeurés, sa respiration saccadée. Au bout d'une demie-heure, on connaît la cité comme notre poche, un type peut débarquer de n'importe où, d'un parking, de derrière une voiture, d'un local poubelles. On a peur, comme lui... CQFD, c'est ça le cinéma.

Le scénario a un air de déjà-vu ? On s'en fout. Les dialogues ne sont pas léchés ? On s'en fout. Le film ne veut pas être original, il attrape le spectateur par la peau du cul, l'amène dans un manège à sensations. Les acteurs font le job, à noter Sofiane Zermani (Fianso pour les amateurs de rap) qui se voit offrir un super rôle : celui d'un pro. D'un type sympathique mais froid, presque déshumanisé, qui n'a pas plus d'état d'âme ou de stress dans son taff que s'il était magasinier chez Decathlon.

Dépoli et brut, "Frères Ennemis" ne s'embarrasse de rien de superflu, pas de dialogues brillants, de propos social, pas de grands numéros d'acteurs : non, du stress, du stress et du stress, du début à la fin. C'est ça, sa bonne idée. Et c'est son cinéma qui en sort gagnant.
Auteur :Mickaël Vrignaud
Tous nos contenus sur "Frères Ennemis" Toutes les critiques de "Mickaël Vrignaud"

ça peut vous interesser

Sauver ou périr : Tête brûlée

Rédaction

Frères ennemis : Le film est il réaliste ?

Rédaction

Frères Ennemis : Pairs ennemis

Rédaction