1°)AVIS
Les
longs-métrages d’animation tels que « Ghost in the shell (1995) »
premier du nom ont en leur époque tellement marqué d’autres
réalisateurs –comme les frères Wachowski pour leur vision philosophée
dans « Matrix »,
d’une part, et un public ciblé demandeur de scénarios plus complexes,
qu’on hésite longuement à considérer une suite à une telle œuvre.
Inaccessible pour certains, rêvé pour d’autres, l’univers (futur
assez proche) de Mamoru Oshii
–inspiré du travail de Masamune Shirow
- dépeint un monde ou vivent en symbiose robots, humains et
cyborgs (métisses robots-humains, NDLR), non sans heurts, en
partenariats.
Cette
suite, à contre courant pour le genre sous-titrée « Innocence »,
reprend la trame du premier opus dans une première partie de
film, ré expliquant de façon plus claire, plus rapide (et malheureusement
plus futile) le concept de « ghost » réintroduit ici
dans une enquête criminelle sur des disfonctionnements chez
les robots. Complots sous-jacent, séquences colorées de la musique
de Kenji Kawai, quelques combats, on retrouve les clés du succès
des premiers films de Mamoru Oshii
, un univers politisé comme dans la série des « Patlabor »,
sérieux dans ses dialogues sans renier de l’humour sarcastique.
Pourquoi
les hommes s’acharnent à se recréer eux-mêmes au travers de
l’apparence qu’ils donnent à leurs robots ? Psychologie
de l’enfant, philosophie de Descartes et citations multiples
viendront approcher la réponse, laissant le spectateur seul
juge de ce qu’il voit, de ce qu’il entend et comprend. Mais
se triturer les méninges sur la métaphysique évoquée ici n’est
pas le mot d’ordre du film, loin s’en faut. Une autre lecture
se fait, plus graphique, où les environnements sont plus fluides
que les découpes des personnages sans pour autant trancher et
prendre le pas sur eux (encore une forme de symbiose ?)
malgré leur qualités, où les cultures ne sont pas laissées au
passé (pour preuve la séquence du défilé dans la mégalopole,
soutenue par la musique resplendissante de Kenji Kawai), et
enfin où les gestes du train-train quotidien en 2032 (même s’ils
trahissent ici une vision inquiétante du célibat et de la relation
au travail, au Japon) ne sont pas aux antipodes de ceux d’aujourd’hui :
faire ses courses et donner à manger au chien, rentrer et profiter
de sa famille… Métro. Boulot. Dodo.
Le
futur est bien là , pourtant. Les cathédrales ont fait
fusionner leur style gothique avec le monumentalisme des structures
de verre (le chef lieu de l’entreprise Locus Solus), les véhicules
terriens ou aériens ont gardé un style rétro, parfois canin
(une image récurrente dans le film, est-ce là l’« innocence »
annoncée ?), les anges gardiens sont fantomatiques et guerriers
mécaniques à la fois. Jamais pessimiste et tendant à préserver
une forme évoluée de réalisme (à la façon déjà évoquée pour
le primer opus, de « Blade Runner (1982) »), on ne
reprochera au film que sont photo-réalisme trop accentué parfois
(principalement au début), et ses références directes au film
originel pouvant perdre le spectateur qui ne l’aurait pas vu.
Au
delà de ces maigres défauts, immergez-vous dans ce nouveau monde
de Mamoru Oshii…
Au
son d’une des répliques du film et à l’image de la scène d’introduction,
genèse d’un robot :
« Marchons
seul (ami spectateur…), sans
faire le mal, sans
rien attendre, tel
l'éléphant qui traverse la forêt »…
Julien
Leconte

2°)AVIS
C'est quasiment
10 ans après la sortie du film d'animation qui aura réellement
revolutionné l'approche du public adulte occidental en matière
de dessin animé, que sa suite nous parvient.
D'emblée,
nous pénetrons dans un univers familier, si tant est que l'on
puisse qualifier ainsi les mégalopoles impersonelles et saturées
de signes qu'affectionne Oshii. Nous suivons une silhouette
qui ne nous est pas inconnue, celle de Batô, cyborg imposant
aux orbites certies du chrome de la surmodernité. Sa collègue
et amie, le Major, lui avait fait ses adieux à la fin du premier
opus. Nous retrouvons alors Batô, quelques années après, s'abandonnant
toujours dans son travail au sein de la police spéciale, s'ennivrant
à la tâche pour ne pas laisser se manifester en lui les mêmes
troubles qui avaient à jamais transformé le Major. Mais, et
l'on saisit à quel point Innocence et la digne suite de Ghost
In The Shell, une sordide affaire de "gynoïdes" (robots à l'apparence
féminine, construits uniquement pour le commerce du sexe) se
rebellant avant de se donner la mort va l'obliger à laisser
s'exprimer les tumultes qui secouent sa conscience, aussi technologiquement
"boostée" soit-elle : qu'est-ce que l'humanité ? Peut-on être
humain lorsque l'on en a que la forme ?
Innocence
reprend la reflexion d'un Oshii nourri à l'oeuvre de Philip
K. Dick, là où Ghost in the Shell l'avait suspendue. Le film
a les mêmes qualités que son prédecesseur, et que bon nombre
de films d'Oshii d'ailleurs : une volonté farouche de penser,
sans tomber dans la simplification bête, notre rapport au corps,
à l'autre, à la filiation, à la technologie.
En cinéaste
japonais, Oshii questionne, comme Otomo, la place de la révolte
dans un monde carcan, régi jusqu'à l'outrance par une codification
des rôles sociaux (ici robots/humains/humains boostés). En tokyoïte,
vivant au coeur de la post-modernité, il se révèle d'une conscience
aiguë des questions métaphysiques que pose la technologie avancée
qui se démocratise. Parfois tortueuse, voire un peu obscure
(à l'image d'une scène où les théories de Darwin s'opposent
à celles de Descartes sur l'Homme comme automate, de surcroît
une des plus laides du film, visuellement, à cause du mariage
disgracieux du dessin et de l'image de synthèse), la démarche
d'Oshii n'en est pas moins louable et intelligente.
Premier
dessin animé de Noël pour adultes ? Peut-être, puisqu'il sort
en cette saison. En tout cas ce n'est pas la première occasion
qui nous est donnée de vérifier la grande maturité du cinéma
d'animation nippon. Si toutefois vous étiez passés à côté des
oeuvres de Miyazaki ou Otomo, entre autres, alors voici l'occasion
de vous en convaincre.
Benjamin
Thomas
Le
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