14 novembre 2018
Critiques

Girl : La naissance de Lara

Cette jeune fille sur l'affiche du film, c'est lui, Victor Polster. Chevelure blonde relevée en chignon, regard intense soutenu par l'iris d'un bleu virginal, lèvres pulpeuses : tel est le personnage de Lara qu'il incarne. Sa beauté tout à la fois virginale et incandescente pourrait faire penser à la jeune Daryl Hannah de "Splash". Et c'est pourtant bien à un jeune homme de 16 ans que revient le rôle proposé par le réalisateur belge Lukas Dhont, qui signe ici son premier long-métrage.

Le jeune cinéaste (27 ans, il faut le préciser), est issu de la Kask, l'école de cinéma de Gand. C'est pendant ses études qu'il découvre dans le journal un article relatant l'histoire d'un adolescent de quinze ans qui veut devenir danseuse étoile. Le récit fait une telle impression sur l'étudiant que ce dernier décide d'en faire une adaptation cinématographique pour son premier long-métrage, quand l'occasion se présentera.

C'est chose faite quelques années plus tard en 2018. "Girl" se révèle être un véritable coup d'éclat au Festival de Cannes où il trouve sa place dans la sélection Un certain regard. Le film en repart avec la Caméra d'or et obtient même la Queer Palm, face à des concurrents de renom comme Christophe Honoré et Yann Gonzalez. Il faut bien le reconnaître : "Girl" balaie d'un puissant revers de la main ses prédécesseurs, parmi lesquels Nos Années Folles d'André Téchiné et Laurence Anyways, de Xavier Dolan. Rien de plus facile a priori pour un film qui brosse le portrait d'un adolescent transgenre, personnage dont la faible visibilité au cinéma lui permet d'éviter toute tentation archétypale. Et pourtant…

Commençons par sortir le Castor de son placard pour nous rappeler qu'on ne naît pas femme, on le devient. Cette assertion hante le corps de Lara, née de sexe masculin. Mais qu'on ne s'y trompe pas : comme le lui répète son psychologue, il suffit de regarder sa silhouette frêle, son visage angélique, pour deviner la jeune femme qui sommeille en elle. Ça ne suffit cependant pas à l'adolescente qui souffre jusque dans sa chair d'une masculinité dont elle doit dissimuler les attributs à grands coups de sparadrap… Jusqu'à contracter une infection génitale. Bien plus, Lukas Dhont érige Lara au statut de personnage héroïque qui défie les normes d'une société encore trop timide à l'accepter dans sa pleine féminité. Ainsi, il faudra qu'un enseignant lui demande de fermer les yeux pour demander aux lycéennes si sa présence n'est pas importune dans le vestiaire des filles. Cette scène se révèle être symptomatique pour Lara. On ne lui donne tout simplement jamais le choix. Son corps est donné au monde. Le dire, c'est nier son essence au profit d'une incarnation sociale relativement acceptable à chacun. Personne ne s'offusque de ses fréquentations amicales exclusivement féminines. De même, le père de Lara, seul et unique point de repère de la cellule familiale, trouve un rôle de confident plein de compréhension auprès de son enfant. Mais où se trouve donc le nœud dramatique de "Girl" ?

Le conflit qui innerve le film de Lukas Dhont s'ancre dans son personnage principal. "Girl", ça n'est rien d'autre que l'histoire d'un jeune homme qui souhaite sauter l'étape de l'adolescence pour sauter à pieds joints dans l'âge adulte. Le scénario se présente alors comme le récit initiatique d'un personnage transgenre prêt à redresser les lignes brisées d'un parcours prédéterminé. Car oui, la volonté, c'est tout ce qu'il lui reste face à une nature qui semble résister à tout prix. De ce point de vue, le choix de la danse classique comme point névralgique du récit cristallise à lui seul un combat tout aussi intime que social. En effet, Lara se donne corps et âme pour parvenir à intégrer l'une des plus prestigieuses écoles de danse classique du pays. Huit semaines, c'est le délai dont elle dispose pour se montrer à la hauteur des exigences de l'institution.

Lukas Dhont enchaîne ainsi jusqu'à l'épuisement des scènes d'entraînement sous la houlette d'un professeur intransigeant. Ce pas de bourrée dont l'exécution lui fait tant défaut entraîne doucement mais sûrement Lara dans la spirale de l'obsession. Car il n'est plus question de passion mais d'acharnement quand l'adolescente s'emploie à briser ses orteils déjà meurtris jusqu'au sang par des entrechats et autres figures du genre. Le réalisateur nous montre là les prémices des dangers physiques qui la guettent pour devenir cette (autre) personne qu'elle veut être. Le jeune comédien Victor Polster cède alors sa place au danseur issu de l'École Royale du Ballet d'Anvers. Son corps parvient à exprimer l'ambiguïté de notre perception du genre dans une chorégraphie savamment mise en scène par le réalisateur. Lara s'obstine ainsi à maintenir une posture droite presque partout… A l'exception du vestiaire où sa silhouette se recroqueville au contact des hanches, des seins et autres courbes voluptueusement féminines de ses camarades. La blessure physique du protagoniste principal suppure depuis les profondeurs de sa chair.  

Lara entame donc un traitement hormonal, processus chimique qui devrait s'accompagner à terme d'une vaginoplastie. La procédure impose un suivi médical et psychologique qui permet au spectateur de suivre le parcours émotionnel d'un personnage peu loquace quand il ne se met pas lui-même en retrait. Cette impression silencieuse, c'est d'ailleurs la mise en scène qui nous la donne à voir. Le directeur de la photographie, Frank van den Eeden, n'a de cesse de traquer Lara, caméra au poing presque fébrile, dans des lumières chaudes, presque automnales.

Ce choix pictural de la part de Frank Dhont pourrait offrir une vision quasi monolithique de son personnage. Il n'en bien sûr absolument rien. Le génie du jeune cinéaste consiste à répéter dans une scène récurrente un effet bien souvent honni des opérateurs, la fausse teinte. De quoi s'agit-il exactement ? Ce terme technique recouvre simplement une variation de l'intensité lumineuse due à l'irruption d'un nuage en pleine prise de vue. Erreur de tournage assumée ou improvisation, dans le cas du film de Dhont, l'effet ne relève sûrement pas de la maladresse d'un débutant. Il permet au contraire de jouer subtilement sur les variations psychologiques d'une adolescente à la fois déterminée sur son identité sexuelle mais encore hésitante sur l'objet de son désir. Il y a par exemple ce voisin croisé par deux fois dans l'ascenseur de son immeuble. Dans un premier temps, le jeune homme se trouve relégué dans le flou du second plan. Puis la deuxième fois, la caméra se décide à faire le point sur le protagoniste masculin en question. L'intimité forcée par l'exiguïté de l'espace suggère ici la tension sexuelle latente entre les deux personnages pour l'heure incapables d'occuper à eux deux une même profondeur de champ. Il s'agit là en vérité d'un prélude à une scène charnelle dans l'appartement du voisin. Lara se décide à embrasser le jeune homme qui en retour passe sa main le long des attributs d'un corps féminin qui n'existe pas. Lukas Dhont, plus ingénieux que jamais, propose alors un violent renversement de situation en faisant éclater le potentiel érotique d'une fellation avortée. Lara expose son sexe au miroir, c'est-à-dire à nous spectateurs.

Le personnage principal de "Girl" prend dès lors une toute autre dimension. C'est un monstre dans son acception étymologique la plus fantasmatique. Lara se montre à son tour comme un objet de désir, fruit défendu d'une société tolérante mais bien encore trop normalisée. Sans doute est-ce pourquoi son degré de pudeur ne trouve-t-il d'équivalent que dans une sexualité latente. Il n'y a qu'à voir Lara se recroqueviller sur elle-même dans sa chambre quand son père y rentre par erreur. Il en va de même dans les vestiaires face aux jeunes danseuses qui exhibent dans toute leur volupté hanches et poitrines arrondies. Du côté de Lara, les hormones semblent n'avoir aucune prise à court terme sur une poitrine qui évoque pour l'instant davantage des pectoraux masculins, au même titre que ses abdominaux et ses jambes. Il faut pour l'instant cacher ce corps sec et musculeux à un entourage qui l'envisage encore pleinement masculin.

Une scène brise ce tabou par la violence forcée de son voyeurisme. Les jeunes filles du cours de danse exigent de Lara de dévoiler son sexe en prétextant qu'elle les a déjà bien assez souvent vu nues dans les vestiaires. L'irruption face caméra du sexe masculin jusque là péniblement dissimulé agit comme une humiliation voire même un viol, au point de susciter une gêne flagrante de l'autre côté de l'écran. Encore un tour de force… C'est décidé : Lara supporte depuis trop longtemps à son goût un corps qui n'est définitivement pas le sien. Son père et son médecin, eux, refusent d'augmenter la dose d'hormones nécessaires pour accélérer le processus de transformation. Les résultats de ses derniers examens médicaux abondent dans ce sens. Lara ne ménage pas assez son corps pour pouvoir non seulement augmenter les doses mais aussi pour envisager une vaginoplastie à court terme.

Ainsi se met en place le dernier acte du film, séquence qu'on imagine tout-à-fait mise en scène sur le mode cérémoniel par un Pasolini ou un Oshima en d'autres temps. Car Lara finit par transcender cette lutte intérieure qui la déchire en ôtant son appendice masculin à grand renfort de ciseaux. Des cris étouffés, certes, mais pas d'effusion de sang ou quelque autre effet grandiloquent. Lukas Dhont fait le choix de la sobriété. Ce sexe violemment ôté, c'est l'adolescence et ses mutations auxquelles le personnage vient de se soustraire. Lara se libère d'un lourd carcan par-delà toutes les contraintes nécessaires du choix et de la volonté jusqu'ici envisagées. Nous arrivons donc au point de non-retour dès lors que le personnage échappe à son auteur. Lukas Dhont nous donne à voir cette jeune femme rayonnante qui se perd dans la foule. Elle s'appelle Lara.
Auteur :Boris Szames
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