16 janvier 2019
Critiques En Une

Green Book : Road movie au pays des préjugés

Critique du film Green Book

par Sarah Ugolini


Quand l'humour et l'amitié viennent à bout des préjugés. C'est la leçon de tolérance que vient nous enseigner "Green Book : Sur les routes du sud". Un road movie classique et esthétique qui nous plonge au cœur de l'Amérique ségrégationniste des années 60. Mais si le racisme ordinaire de l'époque est omniprésent tout au long de ce film tiré d'une histoire vraie, le centre de l'intrigue reste la naissance d'une amitié entre deux hommes que tout oppose.

Cette fresque historique nous fait vivre la rencontre improbable entre Tony Lip, une brute épaisse ventripotente, peu cultivée et aux manières aussi rustres qu'hilarantes, et le Dr Don Shirley, un pianiste noir homosexuel aussi brillant que raffiné et distingué.

Ce doctorant en musicologie, incarné par Mahershala Ali, engage donc Viggo Mortensen, alias Tony Vallelonga, un videur italo-américain intègre mais un brin raciste, pour lui servir de chauffeur et de garde du corps lors d'une tournée de concerts dans les États du sud des États-Unis.

Le road trip de ce duo saugrenu qui quitte New York pour vivre l'aventure sur les routes du sud est donc le postulat de départ du film, dont le titre "Green Book" fait référence au guide utilisé par les automobilistes noirs pour les guider en voyage. Il comprenait notamment les hôtels, restaurants et autres établissements réservés aux Afro-Américains.

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Green Book avec Viggo Mortensen et Mahershala Ali

Au cœur de ce road movie, le duo comique formé par ce dandy confronté à un ours mal léché donne lieu à des répliques bien senties hilarantes, tant le contraste de leurs tempéraments est grand. Dr Shirley est un esthète dont la rigueur frôle parfois la rigidité, alors que Tony est une caricature d'exhubérance et de volubilité italienne qui jure, fume et mange (souvent les deux à la fois) avec un manque de finesse et de subtilité flagrants.

Leur confrontation donne lieu à des comiques de situation irrésistibles. Je fais notamment référence au moment de la dégustation du poulet frit qui est d'une drôlerie savoureuse pour le spectateur. Peu à peu la joie de vivre communicative de Tony va adoucir l'aspect hautain et autoritaire de Don, qui cache en réalité un mal-être et une profonde solitude.

En retour, l'intelligence et la culture du pianiste vont affiner les goûts de Tony en l'éveillant à la beauté de la musique classique. À son contact, il va s'élever et voir peu à peu disparaître les préjugés raciaux ancrés en lui durant des années par un mélange de clichés et d'ignorance. Une évolution du personnage incarnée par un Viggo Mortensen prodigieux de justesse, qui alterne subtilement humour et émotion.

Ce road movie plein de dérision n'élude pourtant pas les dérives du racisme ordinaire qui font loi dans le sud des États-Unis à cette époque. Les arrestations gratuites au faciès, un tabassage en règle par des molosses incultes et violents : le malaise est présent à chaque instant du film.

L'hypocrisie de la ségrégation est également mis en exergue par la situation sociale ambivalente de Don Shirley. Bien que riche et célébré en tant qu'artiste, il reste interdit de restaurants et d'hôtels prestigieux et est même privé de l'utilisation des toilettes chez les hôtes blancs chez lesquels il est invité à se représenter ! Un paradoxe qui trouve son paroxysme dans une phrase prononcée par un Don Shirley plein de colère et de douleur : "Donc si je ne suis pas assez noir et si je ne suis pas assez blanc, alors dis-moi Tony, je suis quoi ?"

Autant de manifestations insidieuses de la suprématie blanche qui règne alors en Amérique qui poussent les spectateurs à réfléchir, tant elles font écho à la hausse des crimes liés à la haine raciale dans les États-Unis de Donald Trump.

Avec ce film humaniste aussi drôle qu'émouvant, porté par un duo d'acteurs au sommet de leur art, Peter Farrelly signe son premier long-métrage sans son frère Bobby. Un pari déjà réussi puisqu'il a obtenu le prix du public lors de sa présentation en avant-première au festival international du film de Toronto et a obtenu cinq nominations aux Golden Globes.

Viggo Mortensen est nommé pour le Golden Globe du meilleur acteur dans un film musical ou une comédie. Une nomination plus que méritée pour cet acteur de génie qui prouve une nouvelle fois son talent de caméléon. L'acteur américano-danoins, révélé au monde entier par son rôle d'Aragorn dans la trilogie du "Seigneur des Anneaux", est irrésistible en macho italien exubérant. L'acteur a révélé avoir longtemps hésité à incarner un Italo-Américain. Finalement convaincu par la qualité du scénario, on est aujourd'hui ravi qu'il ait choisi de faire ce film.

Mahershala Ali, oscarisé l'année dernière pour son rôle de trafiquant de drogue au grand cœur dans "Moonlight", est quant à lui nommé pour le Golden Globe du meilleur acteur dans un second rôle. Une distinction entre les deux acteurs que l'on peut presque regretter tant la magie du film repose sur leur duo et leurs deux interprétations magistrales.

Après des comédies déjantées à l'humour potache, voire graveleux, telles que "Dumb et Dumber" ou "Mary à tout prix", Peter Farelly fait de ce premier film en solo une ode bienveillante à la tolérance pleine d'humour et de dérision.

À la fin de ce road movie, Oleg, un musicien de Don Shirley, affirme avec fierté pour son ami pianiste : "Le génie n'est pas suffisant, il faut du courage pour changer le cœur des gens." "Green Book : Sur les routes du sud", récit sentimental d'une humanité commune affirmée, nous incite à croire que rien n'est jamais perdu et qu'une histoire d'amitié peut parfois suffire à réduire à néant une vie entière de préjugés.

Auteure : Sarah Ugolini

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