19 décembre 2018
Critiques

Hitman & Bodyguard : La Cour Pénale Internationale dans ta gueule

L'été 2016 était déjà réputé pour être sacrément craignons mais l'été 2017 pue lui aussi sauvagement de la gueule. Sur un échantillon composé approximativement d'une douzaine de superproductions pétées de thunes à en faire craquer le slip, seules trois d'entre elles ont été un tant soit peu satisfaisantes. Pour un assez bon Les Gardiens De La Galaxie Vol. 2, il y aura eu un moyen Wonder Woman, un médiocre Pirates Des Caraïbes : La Vengeance De Salazar et un infâme La Momie. Une satisfaction contre trois bidons de lessives qui présentent chacun un degré de putréfaction différent, c'est un peu dur à endurer. 

C'est vrai que entre mai et août, le cinéma n'est pas que blockbusters et il y a eu souvent de belles offres alternatives capables de ne pas se foutre de la gueule du spectateur. Que ces longs-métrages soient plus proches du divertissement comme Baby Driver par exemple ou d'un cinéma qui aurait la prétention d'être plus sérieux et exigeant ( comme si c'était plus facile de faire un film plus ostentatoirement divertissant ... ) avec par exemple Que Dios Nos Perdone, il y a eu de belles choses cet été pour peu que ça ne coûte pas des dizaines et des dizaines de millions de dollars à produire et à vendre. Il y a aussi eu pas mal de déconvenues et cela en particulier du côté du film d'action. Baby Driver, ça défonçait sec mais on s'était également rendu compte que Atomic Blonde avait été sérieusement surestimé de l'autre côté de l'océan Atlantique et qu'il n'y avait rien à estimer dans Overdrive. Du coup, quand Hitman & Bodyguard nous arrive fin août sous ses airs de comédie d'action ordinaire avec Samuel L. Jackson et Ryan Reynolds en tête d'affiche, on n'en attend rien d'autre qu'un petit produit bazardé dans les salles américaines à un moment où on ne sort généralement plus rien qui mériterait qu'on déploie de grands efforts pour le vendre. 


Pourtant, malgé les 39 % de critiques professionnelles positives sur Rotten Tomatoes, Hitman & Bodyguard en a quand même bien assez dans le bide pour répondre à un peu plus qu'aux exigences légitimes minimales du spectateur. Le produit cinématographique est pourtant loin d'être parfait et nous le fait comprendre dès le début. Juste après avoir assimilé au bout de quelques plans que la mise en scène et le découpage nous ont immédiatement fait comprendre sans avoir besoin de dialogue la situation du personnage de Ryan Reynolds et son méthodisme d'une précision toute psychorigide, Hitman & Bodyguard vous balance un hélicoptère numérique plutôt dégueulasse sur le coin de la tronche. Pas extrêmement cher à fabriquer mais pas non plus fauché comme les blés avec son budget de production de trente millions de dollars soit la même chose qu'un Atomic Blonde plus terre-à-terre dans le contenu de son action, on sent que le film a sévèrement souffert d'une enveloppe financière dédiée à sa post-production que l'on devine assez falote. Entre des arrières-plans légèrement flous sans que cela soit lié au choix de ne pas avoir recours à une demi-bonnette ( en gros, c'est une lentille diamétralement coupée en deux placée devant l'objectif de la caméra pour obtenir un arrière-plan net et un avant-plan flou ), des écrans verts dont il est difficile de faire abstraction qui donnent l'impression de regarder des rétroprojections qui sentent fort la naphtaline et des intérieurs surexposés au point de peut-être faire disparaître des figurants qui se mettraient près de la fenêtre, c'est quand même un peu un travail de cochon et c'est vraiment regrettable parce que le reste de l'exécution technique tient la route. 

La bande-son manque parfois d'originalité mais elle donne de l'énergie à une mise en scène qui l'est tout autant mais donne ce qu'elle a de meilleur lors des retours en arrière. Bon, il faut quand même signaler deux fautes de goût assez beaufs lorsqu'il s'agit de montrer une señorita plutôt pas mal en train de mettre la misère à un tas de ... beaufs, justement mais ce serait oublier tout le reste de la séquence qui est très bien réalisée même si le choix musical pour habiller cette scène est fainéant. 

Souvent peu marquante sans jamais être mauvaise, l'action est tout de même toujours lisible et il lui arrive de briller. Tout d'abord, on a un passage à tabac par surprise dans un donjon sadomaso particulièrement violent où ça décide d'y aller dans l'autodérision derrière la caméra en y collant le morceau de heavy metal le plus brutal qui a pu être trouvé sur le moment. Ensuite et surtout, on a une scène d'action juste avant le climax complètement pétée parfaitement articulée sur Black Betty de Spiderbait. Le morceau de bravoure de Hitman & Bodyguard met en parallèle deux situations, une pour chacun de ses protagonistes. D'un côté, il y a une course-poursuite en voiture où on change d'action ( " action " au sens d' " acte réalisé " ) avec suffisamment de précision dans la rythmique pour que le spectateur non seulement n'ait pas l'impression de voir la scène répéter toujours les mêmes plans et donc faire du surplace mais aussi sente sa montée en intensité jusqu'à une conclusion qui constitue un véritable crescendo qui lui donne autant envie d'extérioriser sa jubilation que de souffler. De l'autre, on a une fuite à pied avec deux plans-séquences chaotiques en intérieur qui évitent ainsi soigneusement de tomber dans la performance ostentatoire ( ouais, c'était super quand Atomic Blonde le faisait sur toute une scène d'action de dix minutes mais c'était un peu une magnifique performance sportive qui pouvait se détacher du reste aussi bien qu'elle pouvait mettre fin à l'immersion du spectateur dans le long-métrage ) et où le personnage en bave lourdement avec là aussi un vrai sentiment de voir la scène culminer toujours plus haut jusqu'à son dénouement.

Mais ce qui devait être un petit produit superficiel se révèle finalement le plus à l'aise avec ses personnages et la façon tout à fait sensée qu'il a de les traiter. Dans le fond, on peut pinailler en se demandant par exemple pourquoi un dictateur prendrait le risque d'accompagner sa milice chez un opposant politique pour lui mettre un coup de pression au lieu de les laisser aller régler le problème en restant en sécurité dans ses pénates ou, si il tenait à voir l'individu en question, de le faire venir directement à lui et en devinant au bout de quelques plans qui est la taupe mais ce n'est pas du côté de la Cour Pénale Internationale qu'on alimente l'intérêt scénaristique de Hitman & Bodyguard même si Gary Oldman y met un peu plus de cœur que d'habitude pour ses quelques scènes de méchant. 

C'est assez étrange à dire mais ce qui intéresse en premier lieu un réalisateur comme Patrick Hughes, ce sont ses personnages. Élodie Yung n'a pas grand chose de plus à défendre que sa position d'agent et intérêt amoureux à reconquérir plus caractérisé par les autres que par elle-même ( même si l'idée du " Mal À L'État Pur " qui s'affiche quand elle est au téléphone avec son ex est très bien vue ) mais il n'y a pas grand chose à redire au sujet des trois autres. Plutôt que de tomber dans la facilité et de se contenter de paver la voie à ses deux acteurs principaux, Patrick Hughes leur écrit des personnages solides et c'est la performance de l'acteur qui va se mettre au service du protagoniste, non pas l'inverse. Comme en plus il ne file pas toute l'action à l'un des deux pour ne laisser que la comédie à l'autre, l'alchimie entre Samuel L. Jackson et Ryan Reynolds fonctionne d'autant plus qu'ils sont sur un même pied d'égalité et cela rend donc leur rivalité assez naturelle en plus de leur donner des discussions vraiment intéressantes au fur et à mesure qu'ils deviennent potes. 

Les meilleures scènes de Hitman & Bodyguard sont d'ailleurs sans doute celles où ils discutent de leurs copines respectives et où le personnage de Samuel L. Jackson, qu'on définirait pourtant comme le méchant, conseille celui de Ryan Reynolds, qu'on déterminerait comme le gentil entre les deux, sur la nécessité de ne pas tout chercher à maîtriser dans la vie. On voit une bromance se dessiner sous nos yeux mais pas une bromance factice et ça, c'est beau. Séparément, ils fonctionnent très bien aussi puisque une fois qu'on l'a montré à son meilleur, le personnage de Ryan Reynolds est tout aussi consistant et attachant lorsqu'on le voit dans sa vie de perdant que la plupart des bons personnages de films d'action post-John McClane sans que le film ne se complaise dans une attitude poseuse. Quant à Samuel L. Jackson, il s'éclate très clairement en tant que trublion composant non pas contre mais avec les perturbations en plus d'être assez logiquement celui qui les voit arriver avant tout le monde mais il fonctionne également lorsqu'on essaie de construire du drame autour de lui. D'ailleurs, Hughes est capable d'enchaîner un moment dramatique où tu crois dès le début au couple formé par Samuel L. Jackson et Salma Hayek, qui s'amuse également dans un personnage au caractère et à l'accent excessifs mais solide, avec une crise de colère de celle-ci puis sa codétenue au coin qui commence à chouiner et laisse échapper un pet sans que ça gâche tout parce qu'il maîtrise la rythmique de cette séquence et son écriture. Pourtant, vous savez à quel point l'auteur de ces lignes est hermétique à l'humour de ces lignes et Hitman & Bodyguard ne fait pas exception à la règle puisqu'il joue trop sur les registres du comique de parole dans sa quête absolue de la réplique coup de poing trop longue pour que le rythme soit acceptable. Il y a tout de même quelques gags visuels qui ont l'intelligence de se réduire à la durée de leur impact qui savent se passer de mots et font dans le slapstick que Chuck Jones et Tex Avery n'auraient pas renié.


D'accord, c'est un peu vilain à regarder mais sans doute pas par incompétence quand on se penche sur la réalisation mais Hitman & Bodyguard est une assez bonne surprise qui fait bien ce qu'elle a à faire sans jamais avoir recours à la pose ou avoir besoin de se montrer supérieure à ce qu'elle est mais juste en construisant des personnages solides et en faisant preuve de générosité.
Auteur :Rayane Mezioud
Tous nos contenus sur "Hitman & Bodyguard" Toutes les critiques de "Rayane Mezioud"