19 novembre 2018
Critiques

Hitman & Bodyguard : Un duo qui envoie du lourd !

Il s'agit d'une vérité qui n'aurait jamais du cesser d'être évidente. Mais on a trop tendance á employer l'expression à tort et à travers pour ne pas manquer l'occasion de le rappeler: le fun au cinéma, c est d'abord l'amour du travail bien fait.  Pas une excuse au je m'en foutisme artistique et/ou la facilité conceptuelle, dans laquelle de trop nombreux films estivaux ou non prétendant à l'étiquette ont eu tendance se vautrer ces dernières années, dévoyant l'expression au passage pour en faire un marqueur de facilité. Or, qu'on se le dise : faire un film fun ne devrait pas être considéré comme une tâche aisée, ni comme le plus petit dénominateur commun d'une pirouette de critique paresseux type « qu'à défaut de faire un bon film, c'est marrant et ça repose le cerveau ».

De fait, on ne peut qu'espérer le plébiscite public et critique pour "Hitman and Bodyguard", le nouveau film de Patrick Hugues pour remettre quelques pendules à l'heure et pourquoi pas indiquer à l'industrie sur le chemin dont elle n'aurait jamais dû dévier. Peut-être mieux que quiconque, Hugues sait ce qu'il en coûte de faire un film fun, lui qui a douloureusement expérimenté sur "The Expendables 3" les limites du high-concept comme unique vecteur de fiction, du caméo comme méthode de casting, de la connivence comme vecteur d'identification. Faire un bon film dans ces conditions relevait de la gageure, malgré les efforts visibles et salutaires du réalisateur pour prendre au sérieux un matériau lui-même conçu dans la dérision totale.

Heureusement, le réalisateur de "Red Hill" dispose avec "Hitman and Bodyguard" d'une base autrement plus consistante pour déployer son talent. Garde du corps parmi les plus renommés de la profession, Michael Bryce tombe en disgrâce le jour où l'un de ses clients se fait assassiné. Une porte de sortie s'ouvre à lui lorsque son ex, agent d'Interpol, lui demande d'escorter Darius Kincaid (NDRL :ce blaze !), un tueur à gages redoutable et redouté, jusqu'au tribunal de La Haye afin que celui-ci puisse témoigner contre les exactions barbares du dictateur de la Biélorussie. Problème : les deux hommes ne s'aiment pas, et le despote déchu met toutes ses ressources en œuvre pour les empêcher d'arriver à temps…

Soyons clair : à l'exception de carences de productions qui tiennent à l'habitude fatigante de Millénium Films ("Les Expendables", "La Chute de Londres", etc.) de raboter le budget en postprod, (prévoyez les hélicos en CGI dégueulasses et incrustations qui piquent), "Hitman and Bodyguard" bénéficie d'une alchimie créative qui confine à la communion de l'ensemble de ses instigateurs. Et en premier lieu entre ses deux acteurs vedettes, littéralement nés pour cette rencontre sur grand-écran faites de punchlines comme s'il en pleuvait, de gnons bien sentis dans la tronche et de swagg à en aveugler le soleil. Tirés vers le haut par la synergie évidente qui les anime, Ryan Reynolds et Samuel L. Jackson se révèlent bons comme il le sont rarement, le premier rappelant quel « character actor » il peut-être lorsqu'il met son numéro de charme de côté, quand le second s'éclate à balancer du motherfucker toutes les deux phrases (et comme chacun sait, PERSONNE ne dit motherfucker comme Samuel L. Jackson. Personne).

La machine fonctionne d'autant mieux que la paire évite soigneusement le cliché du buddy-movie attribuant à l'un l'action et à l'autre la comédie. Sans hiérarchie de cette sorte entre les personnages, le film bénéficie ainsi de toutes latitudes pour laisser le duo conduire le récit, sans oublier de laisser de l'espace aux seconds rôles : voir Salma Hayek qui insulte tout le monde en espagnol dans la position du lotus, Gary Oldman qui se sort plus les doigts que d'accoutumée dans le rôle du bad guy. On regrettera en revanche les partitions plus convenues de Joaquin de Almeida et Elodie Yung, surtout en ce qui concerne la dernière réduite au rang de « love interest » du personnage de Reynolds.

C'est justement là que se fait sentir l'apport d'un réalisateur comme Patrick Hugues, dont l'amour évident qu'il porte à ses personnages irrigue la mise en scène. Déjà sur "The Expendables 3", on sentait que l'attention du réalisateur se dirigeait davantage vers les protagonistes que vers la célébration des acteurs qui les incarnaient. "Hitman and Bodyguard" confirme ce point de vue, en ce que tout le talent de Hugues réside dans sa capacité à se mettre en retrait de ses acteurs sans se contenter de les regarder faire leur show. Le réalisateur de "Red Hill" révèle ainsi un sens du découpage aiguisé dans sa propension à digérer les dialogues tout en s'assurant que leur dynamique se prolonge dans les scènes d'actions. Jamais réduites à des excroissances poseuses des échanges entre les personnages (coucou Guy Ritchie), elles manifestent la volonté de Hugues de cristalliser le rapport de force entre les personnages en leur sein. De fait, chaque cascades frappadingues (il y en a) ou gags décalés (il y en a aussi) sont constamment supportées par un point de montage ou un sens du cadre qui rend le tout à la continuité de l'action et ses enjeux. Soit l'inverse de cette tendance contemporaine qui ne raisonne que pour rendre ses performances techniques bêtement ostentatoires (coucou "Atomic Blonde"). 

De fait, ce refus absolu de la pose révèle à quel point "Hitman and Bodyguard" est cet objet de cinéma qui tourne le dos à toute tentation de surmoi pour s'offrir tout entier au spectateur. A l'instar de "Kingsman" et "Le 51ème Etat" (déjà avec Samuel L. Jackson), "Hitman and Bodyguard" révèle son appétit de vivre et son sens épicurien du spectacle dans sa propension à défoncer les conventions et les attendus politiquement correct sans jamais donner l'impression de le faire au-dessus des personnages. Bien à contraire : son mantra, "Hitman and Bodyguard" le code en toute transparence dans la relation de son duo vedette. Avec un Samuel L. Jackson, tueur à gages heureux de l'être et pure icône de fiction désinhibée assumant de ne pas vivre selon les mêmes lois que le commun des mortels (comprenez : du spectateur), qui va amener un Ryan Reynolds coincé/ psychorigide à s'asseoir sur les convenances pour épanouir ses talents dans l'excès. C'est cette idée qui articule un film qui transgresse tout ce qui l'empêche d'édifier ses propres codes et de jouir de son champ des possibles, qui revendique son statut fictionnel jusqu'à soulager un peu les turpitudes d'un réel dont il s'offre comme le contre-champ cathartique. C'est cela aussi, un film fun.  
Auteur :Guillaume Méral
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