16 décembre 2018
Critiques

I Am Not a Witch : L’enfermement à ciel ouvert

Pour son premier long-métrage, Rungano Nyoni tente de documenter une situation réelle, l'existence de camps de sorcières dans certains pays d'Afrique, dans une fiction qui oscille entre comédie et tragédie. Installée au pays de Galles, originaire de Zambie où elle a passé son enfance et la plupart de ses vacances, c'est au Ghana qu'elle choisit de s'établir pendant quelques temps pour saisir la réalité et la vie quotidienne de ces femmes désignées comme sorcières, à la fois forcées de travailler (souvent dans les champs) et attractions pour les touristes en visite. Elle installe pourtant son intrigue en Zambie, pays qu'elle connait le plus intimement : on quitte déjà le documentaire pour entrer sur le terrain de la fiction.

Spécifié d'entrée de jeu, ces camps existent, le reste est issu de l'imagination de la réalisatrice. Elle se base sur ce qu'elle a observé mais invente, recrée pour mieux approcher une forme de vérité : celle de l'exploitation des plus vulnérables, ici vieilles femmes et enfants, par appât du gain mais aussi traditions et habitudes. On le voit, dès le début du film, à travers le personnage de la policière chargée de décider du sort d'une petite fille accusée de sorcellerie, notamment par un villageois qui aurait eu cette révélation dans un rêve. Malgré un poste de pouvoir, la conscience de l'absurdité des motifs de l'accusation et de l'absence de preuves, face à la colère et la peur des dénonciateurs et à une enfant qui ne nie pas, elle semble découragée, la situation est déjà sans issue. Sans réel procès, la décision expédiée, elle ne peut rien faire d'autre que contacter un officier du gouvernement, chef du camp le plus proche, lui très heureux de pouvoir agrandir son « équipe ».

C'est cette nouvelle recrue d'une dizaine d'années, vite prénommée Shula par une des femmes du camp, que nous suivrons tout au long du film. D'elle, nous ne saurons ni son vrai nom, ni son passé : elle ne prononce que quelques phrases, seulement quand elle y est obligée. Mutique, mais très expressive, on décèle sur son visage tant la peur lors de son arrivée au camp, la volonté de se conformer à ce qui est attendu d'elle, le désir de liberté, la joie aussi lorsqu'elle assiste à son premier jour d'école. Son évolution est aussi celle du paysage et de la végétation, filmés en plan large, de plus en plus asséchés.

Au cœur d'un registre versant souvent dans la farce et le comique, l'interprétation de la jeune actrice Margaret Mulabwa nous rappelle constamment l'aspect tragique du récit conté. C'est aussi le cas des autres femmes du camp : elles cherchent à profiter des avantages dont disposent vite Shula, emmenée dans des procès grâce à ses « dons » et qui reçoit des cadeaux. Pourtant, toutes rejetées, parfois par leur propre famille, on ne peut oublier qu'elles s'identifient aussi à la jeune fille et veulent surtout la protéger pour lui éviter un destin identique au leur. 

Ce destin, c'est celui de femmes littéralement attachées, pas par des chaînes mais par des rubans blancs : sommées de choisir et d'accepter la condition de sorcières sous peine d'être transformées en chèvre si elles coupent le ruban, selon les dires du chef. Il s'agit d'une des inventions de la réalisatrice qui maintient le film dans le registre du conte et de l'imaginaire.

Cependant, ce symbole perd peu à peu de sa force pour ne la retrouver qu'à la fin du récit, ce qui est malheureusement aussi un peu le cas du récit en lui-même. Il étonne et s'éloigne du drame qui aurait pu être attendu au vu du sujet, avec un registre absurde parfois poussé à l'extrême et un comique de situation efficace. Cet humour permet de mettre en exergue les quelques moments plus durs de l'histoire, qui ne verse jamais réellement dans une violence qui est pourtant ressentie par le spectateur. Toutefois, la structure narrative du conte est trop connue pour réellement surprendre sur le long terme, ce qui est aussi le cas de certains personnages un peu trop caricaturaux et attendus (notamment l'officier du gouvernement et sa femme) et de l'utilisation des Quatre Saisons de Vivaldi en fond sonore, parfois répétitive. Ces fragilités sont rattrapées par le final bouleversant de ce beau premier film, ode à la liberté et à l'autodétermination.
Auteur :Sarah Gonçalvès
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