17 novembre 2018
Critiques

I Feel Good : Les villages Emmaüs, la nouvelle utopie

Michel Houellebecq a dit d'eux qu'ils représentent « une zone de liberté résiduelle », qu'ils sont apparemment les survivants du politiquement incorrect. Dans "I feel good", comme dans tous leurs films précédents, Benoît Délépine et Gustave Kervern s'emploient à créer un cinéma des laissés pour compte, bref un cinéma qui rend hommage aux marginaux de tout poil. Dans cette comédie tournée parmi les compagnons d'Emmaüs qu'ils veulent présenter comme un hommage à cette même communauté, on nous donne à voir une France passée sous silence, la France qui souffre des délocalisations et du chômage de masse. De ce film jaillit la beauté de ceux qui ne sont « rien » selon un certain président. Non je ne parle pas du président de Groland.  

Tout commence quand Jacques, interprété par Jean Dujardin a une idée : celle de rendre les petits gens beaux. Pour ce faire, il veut exploiter le concept de la chirurgie esthétique low-cost. Car le rêve de Jacques c'est de lancer sa propre « start-up » et ainsi devenir aussi riche que Bill Gates. Pour développer cette belle et grande idée, il débarque chez sa sœur Monique, jouée ici par Yolande Moreau l'actrice fétiche du duo Kervern-Délépine, qui dirige un village Emmaüs dont l'aspect semble aussi surréaliste qu'un décor de bande dessinée.

En observant ces étranges retrouvailles fraternelles, on voit se dessiner clairement l'opposition de deux idéologies : quand Jacques pense que l'argent achète la liberté, Monique pense au contraire que l'argent est destructeur de toute valeur. Hyper-capitalisme contre communisme, individualisme à gogo contre entraide et partage. Dans ce joyeux affrontement, les bons mots pleuvent et nous font parfois pleurer de rire. On rit tout en étant véritablement ému par chaque histoire, chaque sensibilité, chaque souffrance qui se promène dans ce village des oubliés. Jamais le duo de réalisateurs juge leurs personnages, la caméra leur rend hommage et vient jusqu'à embrasser leur regard, ils nous les montrent tels qu'ils sont en réalité : à la fois humbles, désespérés, drôles, généreux, humains et simples.

« C'est pas Karl Marx qui va t'aider à avoir un jacuzzi et une pergola » s'exclame Jacques alors qu'il tente de déplier un vulgaire clic-clac. C'est ce contraste qui se révèle particulièrement comique, ce décalage entre un discours des plus cyniques et son statut de chômeur endurci. Tout au long de cette grinçante comédie, Dujardin se montre délicieusement infect avec tous ceux qui croisent sa route, lui dont le personnage n'est pourtant qu'un joyeux bon à rien. À force d'arguments douteux, il parviendra à convaincre certains de le suivre dans sa nouvelle entreprise foireuse et ce, jusqu'en Roumanie où ils se feront opérer à prix réduit comme si leurs souffrances pouvaient être transfigurés, à jamais gommés de la surface de leurs peaux …

Cette farce comique est une critique très réussie de nos sociétés modernes individualistes et autocentrés où le culte du « moi » a définitivement enterré le « nous », où l'argent corrompt et où la réussite sociale est le seul chemin envisageable pour être quelqu'un aux yeux des autres. Mais qu'est-ce que réussir au final ? Là est la question du film qui en réalité se révèle être une véritable leçon d'humanisme et d'optimisme. Car la réussite pourrait finalement résider dans cet esprit de communauté et de partage. On parie sur le fait que l'abbé Pierre aurait certainement adoré le film et le rêve qu'il porte en lui…
Auteur :Justine Briquet
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