20 novembre 2018
Critiques

Invasion : Docteur Maboul

C'est à croire que s'appeler Kurosawa vous confère un talent pour les images. Kiyoshi et Akira n'ont pas le même sang mais ils parviennent à leurs fins lorsqu'ils utilisent le cinéma pour questionner l'Homme. "Invasion" n'est pas exempt de défauts. Le plus problématique étant une narration qui cède parfois – mais pas toujours - à la facilité en faisant passer le verbe avant l'image comme vecteur de sens. Toutefois, le cinéaste expose avec suffisamment d'efficacité une vision pessimiste de la nature humaine pour qu'elle vous accompagne une fois la salle obscure quittée.

Démarrant sur le terrain du fantastique avec une ouvrière qui demande à Etsuko, sa collègue, de l'héberger car une présence à son domicile la met mal à l'aise, "Invasion" met le spectateur au même rang que le personnage principal en ce qui concerne la distribution des informations. Aussi perplexe qu'elle face à un mari et à un patron semblant se muer en coquilles vides dès lors qu'ils se perdent dans la contemplation de l'extérieur et à une collègue fuyant son père comme s'il s'agissait d'un fantôme, il ne peut échapper au malaise découlant de ce mystère et ses tourments. Ces derniers atteignent leur paroxysme lorsqu'il se retrouve dans les yeux d'Etsuko face à un miroir agité de tremblements aussi violents qu'inexplicables en même temps que le vent se met trop soudainement à souffler pour que cela soit naturel.

Jusqu'à cette scène, on peut se dire que l'on est face à une histoire paranormale sur laquelle plane un doute puisque les causes des comportements étranges restent invisibles aussi bien à Etsuko qu'au spectateur. De plus, cette angoissante manifestation peut très bien être que le fruit d'une imagination stimulée, comme si la folie des autres nous contaminait. L'apparition au même moment de Makabe, un médecin dont la carrure d'échalas et la prestance suffissent à faire naître le trouble dès lors qu'il se retrouve face à des personnages qu'il dépasse de deux têtes, nous permet d'additionner deux et deux pour se rendre compte que le mystère commence à se dissiper.

"Invasion" s'aventure donc au bout d'une trentaine de minutes sur le sentier de la science-fiction avec un extraterrestre vidant ses rencontres des concepts sur lesquels leur humanité repose grâce au concours de Tatsuo, le mari d'Etsuko. Bien sûr, il est la cause des comportements étranges de l'entourage de notre héroïne. Ça commence un peu mal puisque le pot aux roses est à peine découvert qu'une grossière analepse vient répéter ce qu'on nous avait déjà appris il y avait quelques minutes. La suspension d'incrédulité a du mal à résister à des individus qui s'évanouissent parce qu'ils perdent leur fierté ou leurs souvenirs lorsque le docteur leur met un doigt (non, pas comme ça…).  Et celui-ci perd de plus en plus de substance alors que de grossières répliques sur l'Homme finissent par le réduire à une fonction narrative mal exploitée.

Cependant, "Invasion" parvient quand même à préserver la pureté de son histoire et de son propos. Là où l'exploration de la nature humaine paye, c'est dans les motivations d'un personnage comme Tatsuo qui aide ce docteur venu d'une autre planète pour faire rendre la monnaie de leur pièce à un partenaire financier pourri ou à un ancien professeur qui l'avait selon lui dans le nez. Comme un autre que lui, il œuvre contre son espèce parce qu'il y voit l'occasion d'obtenir réparation de torts qui, qu'ils soient réels ou n'existent que dans son esprit, apparaissent comme dérisoires face à la menace d'une invasion extraterrestre. Entre remords et nihilisme, il est selon le réalisateur et scénariste d'"Invasion" le reflet d'une humanité incapable de se rassembler pour faire face à un ennemi commun car assujettie aux rancœurs et à l'individualisme.

L'horreur et la science-fiction comme Hollywood pouvait les fabriquer dans les années 1970 constituent une influence reconnue du cinéma de Kiyoshi – oui, ce n'est pas très correct de l'appeler par son prénom mais c'est plus clair – et le titre français du long-métrage qui nous intéresse aujourd'hui pourrait être celui d'une adaptation de plus du livre de Jack Finney, L'Invasion Des Profanateurs. C'est d'ailleurs le même que celui de la dernière en date, réalisée par Oliver Hirschbiegel en 2007. Or, "Invasion" reste un scénario original de Kiyoshi qui s'est inspiré de l'œuvre de Finney et de ses adaptateurs notamment pour la trame sans en être une transposition cinématographique officielle. Toutefois, on retrouve la froideur et la sécheresse du cinéma de Don Siegel, réalisateur de la première adaptation sortie en 1956, dans le style de Kiyoshi sur "Invasion". Ici, l'austérité trouve sa source dans une caméra qui bouge peu et se contente le plus souvent de panoter d'un mur à l'autre lorsqu'elle le fait, un découpage qui fait durer les plans et ne recourt pas systématiquement au champ-contrechamp lorsque des personnages se parlent, des intérieurs froids auxquels la lumière extérieure se heurte dans un contraste et une surexposition ne dégageant pourtant pas de chaleur mais surtout des manifestations surnaturelles extrêmement économes dans leurs moyens. Les effets des interventions extraterrestres se mesurent presque exclusivement par les réactions des humains sur lesquels ils exercent leurs pouvoirs et c'est donc par le jeu des comédiens que l'on croit aux actes surnaturels. La mythologie construite à son échelle par Invasion tire avant tout sa force du contrat qu'elle passe avec l'imagination du spectateur. Parfois, ça ne fonctionne pas – je te mets un doigt et tu perds connaissance parce que tu oublies ce que c'est que la famille … - mais lorsque ça marche, ça impressionne alors que ça la joue force tranquille en s'abstenant d'en faire trop et en faisant confiance au pouvoir de la suggestion.

On pourra aussi reprocher au film l'emploi de sa partition sonore puisque l'arrivée de la musique sort parfois le spectateur de la scène alors qu'elle souhaite faire ressortir l'importance dramatique du moment, mais si "Invasion" surmonte une écriture parfois maladroite, alors cette scorie ne parviendra à empêcher la profondeur et la mise en scène d'en faire une œuvre dont l'exigence paye.
Auteur :Rayane Mezioud
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