10 décembre 2018
Critiques

Jersey Boys : Très propre et académique.

Ce qui caractérise les grands cinéastes c'est notamment leur sens de la mise en scène et celui de Clint Eastwood est d'une élégance à nulle autre pareille, ce qui ne l'empêche pas d'être imprégné d'un certain classicisme, ce que d'aucuns ne manquent d'ailleurs pas de lui reprocher. Clint Eastwood, depuis qu'il a embrassé la carrière de réalisateur, a construit patiemment une œuvre pleine et d'une cohérence implacable, alternant les films de genre souvent en les transcendant (Impitoyable, Mystic River…), les biopics (Invictus, J.Edgar…) mais aussi les films où son amour immodéré pour la musique était au cœur des sujets (Honkytonk man, Bird …) Comme pour Bird il marie ici biopic et musique en racontant l'histoire d'un groupe mythique: The Four Seasons.

En s'appuyant sur le musical qui leur fut consacré à Broadway à partir de 2005, Eastwood a trouvé le parfait miroir à deux faces: Une pour faire revivre la genèse artistique de ces légendes de la musique américaine dans un récit qui peut sembler conventionnel au premier abord mais qui s'avère plus complexe qu'il n'y parait. Et l'autre, qui lui permet de contempler son propre chemin parcouru, de ses débuts dans la série Rawhide au papy grincheux de Gran Torino. Car Clint Eastwood et Frankie Valli ont en commun beaucoup de choses. Ils ont chacun débuté leur carrière à l'adolescence, ils ont marqué de leur empreinte des générations entières et si la marque de Eastwood est plus prégnante dans l'imaginaire collectif, c'est qu'il n'est pas une individualité au sein d'un groupe et qu'il a su se muer à travers les années en véritable caméléon, épousant toutes sortes de personnages sans jamais se renier, tant comme comédien que réalisateur, ce qu'il prouve encore aujourd'hui.

Jersey Boys commence comme un film de Scorsese, en racontant l'itinéraire de ces jeunes italo-américains qui dès l'enfance vivent immergés auprès des milieux mafieux sans pour autant succomber aux sirènes du crime, si ce n'est ceux de maigres larcins qui sont plus un amusement en forme d'exutoire, qu'une réelle inclinaison pour devenir gangster. Ces jeunes garçons, grâce à leur don pour la musique, vont parvenir à louvoyer et à éviter les chausse-trappes. Avec ses personnages, qui tour à tour, s'adressent à la caméra pour raconter différentes étapes du parcours commun et font avancer le récit en multipliant les points de vue, la narration déploie des angles divergents mais qui convergent tous vers le même but : Raconter la formation et l'évolution du groupe, les aléas du monde artistique et les dissensions qui vont naitre au sein du quatuor. Mais Eastwood n'est pas Scorsese et son récit n'opère que très peu de digressions sur les vies privées (si ce n'est celle de Frankie Valli) et toutes les relations familiales conflictuelles ou encore l'évocation de la drogue sont filmées pudiquement et sans jamais s'appesantir.

Cela donne un film très propre et académique mais du coup un peu rogné dans les émotions qu'il distille. Comme souvent chez Clint Eastwood, la trajectoire rectiligne qu'il a choisi de suivre, n'empêche nullement le réalisateur d'être inspiré, et sa caméra se promène dans les clubs et les studios d'enregistrement avec une liberté, une fluidité et un sens de la précision impressionnant. Les numéros musicaux sont à l'image du reste: Sobres, sans jamais tomber dans l'esbroufe, portés simplement par la puissance vocale des interprètes et par la magie de mélodies intemporelles, restituées dans un dénuement d'arrangements trop envahissants mais également avec un enthousiasme salvateur. Les quatre membres du groupe sont brillamment interprétés par de jeunes comédiens méconnus, dont certains faisaient partie du show initial comme John Lloyd Young, l'interprète de Frankie Valli, ce qui permet de n'avoir aucune idée préconçue avant de les découvrir dans la peau des membres du groupe. Seule figure populaire, Christopher Walken, épatant en mafieux protecteur et sensible. Certes on pourra objecter que le film est une mécanique bien huilée (s'agissant de l'adaptation d'un musical ce n'est guère surprenant), qu'il y a quelques longueurs ici ou là, que certains aspects auraient pu être évoqués de façon plus punchy… Mais si on se laisse envahir par la musique et la nostalgie d'une époque qui bénéficie d'une reconstitution parfaite, si on y voit une façon détournée de se retourner sur une carrière immensément riche et si on parvient à y distinguer un artiste majeur en pleine maitrise de son art, alors Jersey Boys est un tube en puissance.


Une critique publiée avec l'aimable autorisation des Chroniques de Cliffhanger.Auteur :Fred Teper
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