13 décembre 2018
Critiques

Joueurs : Let’s play !

La jeune réalisatrice Marie Monge, 30 ans à peine, nous offre un premier long-métrage incandescent. Il lui suffit d'un peu moins de deux heures pour poser les fondements d'une œuvre à venir qui s'avère aussi viscérale que vénéneuse. Pas question de bluffer. Ici, on joue carte sur table.

C'est donc pourquoi le film nous épargne les longueurs d'un préambule inapproprié. Ella/Stacy Martin travaille comme serveuse dans le restaurant de son père incarné par Ivo/Bruno Wolkowitch. Les services du midi et du soir se succèdent dans la même frénésie quotidienne sans excitation aucune. Quelque chose semble décidément manquer à la jeune femme. Cet instant où tout bascule, on l'aperçoit brièvement dans le regard furtif qu'Ella dirige vers la rue, à l'extérieur, là où ça gronde plus que ça ne bouge. Et c'est bien de cet ailleurs infranchissable que va surgir l'élément perturbateur de l'histoire à venir. Il s'agit d'Abel/Tahar Rahim, un personnage à la fois gouailleur et enjôleur, dont le style vestimentaire oscille entre le Tony Montana de "Scarface" et George Michael période Wham! . Ella se laisse séduire aussitôt par son phrasé lapidaire. C'est d'ailleurs ce qui vaut au jeune homme de se trouver une place de serveur dans l'établissement familial. Aussitôt introduit, aussitôt à l'essai.

La réalisatrice pose en quelques plans seulement les fondements d'un film qui repose sur un jeu de désirs (alors naissants) entre ces deux personnages. Le manque dont il était déjà question dès l'ouverture, Abel le provoque par l'art de la fugue après avoir pioché dans la caisse. C'est ainsi qu'Ella se lance à sa poursuite, ignorant encore qu'elle s'apprête à s'immerger dans un Paris proche de celui décrit dans deux œuvres majeures du cinéma français des années 80, "Tchao Pantin" de Claude Berri et "Police" de Maurice Pialat, dont la réalisatrice ne dissimule pas l'influence sur son propre film. Seulement, Marie Monge ne nous entraîne pas tout-à-fait dans l'univers sordide des commissariats des quartiers populaires de la capitale. Son long-métrage suit le parcours de deux amants de la nuit qui se consument à petit feu dans l'enfer du jeu des cercles parisiens. La cinéaste, quant à elle, adopte un point de vue inédit dans ce schéma narratif classique (cf : "Bonnie & Clyde", "Sailor & Lula") en adoptant celui d'Ella. D'aucuns pourraient appréhender les écueils d'un choix aussi radical, tels que la description folklorique de la faune nocturne des bas fonds parisiens ou encore la corruption d'une jeune innocente au contact d'un univers violent éminemment masculin. Il n'en est absolument rien.

En revanche, s'il est question d'audace dans "Joueurs", c'est bien parce le film dépeint l'histoire d'une passion autodestructrice où le personnage féminin se voit accorder un rôle moteur. Marie Monge active ce dispositif en mettant en scène la (re)naissance de son personnage principal par le jeu, celui de l'argent, celui de l'amour. Lorsqu'Ella pose pour la première fois ses jetons sur la table, la caméra traque sur son visage l'expression de plénitude que provoque un shot d'adrénaline. C'est bien peut-être pour la première fois que la jeune femme se sent vivante.

La réalisatrice parvient avec brio à capter l'excitation et le vertige d'un personnage écartelé entre tensions éthiques et sexuelles dans un monde où la nuit semble avoir estompé codes et marqueurs sociaux. Cet infini vertigineux des possibles provoque chez Ella le désir de se réinventer et de repousser chaque soir des limites jusqu'alors infranchissables. Les mises augmentent à mesure que la passion dévore les deux amants. Faut-il imputer au travail du chef opérateur Paul Guilhaume la beauté pleine de grâce masculine de Stacy Martin face à la caméra ? Quoi qu'il en soit, Marie Monge transforme la Joe nymphomane de Lars Von Trier en égérie godardienne période Jean Seberg. C'est d'ailleurs une scène de danse qui vient rappeler l'influence du maître suisse sur cette première œuvre. Voir les deux amants maudits improviser un madison sur une musique afro-punk renvoie directement à un souvenir cinéphile de Bande à part. Le reste appartient à l'histoire…

Quel sort le scénario réserve-t-il alors au protagoniste masculin de "Joueurs" ? La réalisatrice a d'abord pris soin de façonner son acteur, « façonner » devant être interprété dans son acception la plus physique. Les cicatrices et le nez cassé de Tahar Rahim offrent un visage nouveau à l'acteur qui trouve ainsi des marques précises pour composer un personnage fuyant. Car il s'agit avant tout d'une composition cosmogonique : Abel s'invente au fur et à mesure que son interprète l'investit. Et c'est bien pour cela qu'il restera insaisissable jusqu'à la fin du film. Ce mouvement constant participe de l'état de frustration dans lequel finit par végéter Ella, elle-même prise dans les tourments de l'addiction au jeu. Cet engrenage fatal ne provoque cependant aucun mouvement de repli des amants dans un monde clos. Bien au contraire, la réalisatrice, décidément bien déterminée à briser tous les schémas et codes narratifs du genre, élargit de plus en plus l'ouverture vers l'extérieur grâce à l'introduction de lieux nouveaux (le garage notamment), mais aussi de personnages secondaires (Nassim/Karim Leklou par exemple).

Il n'est dès lors pas question non plus d'un double mouvement d'ascension puis de chute pour ces deux amants condamnés dès le premier regard par l'intensité de la passion qui les habite. Ella poursuit Abel jusqu'à l'essoufflement, certes. Et c'est paradoxalement lui qui en mourra, rattrapé par une mythologique qu'il s'est forgée et qui lui survivra, comme l'indique la séquence finale, où le point de vue féminin prend désormais tout son sens. La jeune femme ne pouvait que tout perdre depuis le début. C'est pourtant bien elle qui finit par gagner un authentique univers intime.

Pour cette histoire de passion, Marie Monge choisit d'explorer un territoire parisien qui lui est familier, entre Strasbourg Saint-Denis, le Sentier et le quartier de la République. Il faut lui reconnaître un certain aplomb quand il s'agit de filmer une romance sur un mode documentaire, au cœur de l'un des quartiers les plus cosmopolites de la capitale. Un important casting figuration vient de plus compléter une fresque urbaine qui vibre au rythme de la composition du musicien Nicolas Becker. Cette pulsation, on la retrouve également dans un choix de cadrages et de lumières hérité des films du Nouvel Hollywood, davantage dans la lignée du "Panique à Needle Park" de Jerry Schatzberg que des productions pharaoniques de Francis Ford Coppola soit dit en passant. Le chef opérateur Paul Guilhaume s'inspire également du cinéma hongkongais en éclairant décors et visages à l'aide de néons, tirant ainsi les couleurs vers des nuances de bleu. La bande-son, quant à elle, résonne du rythme si particulier aux grandes agglomérations avec son brouhaha de conversations, de musiques, de circulation. L'importance ainsi accordée au mixage offre à la réalisatrice l'opportunité de faire exploser le carcan intime quasi silencieux d'une romance dès lors contrainte de se faire entendre dans un espace public saturé de sons parasites. Ce choix de direction artistique finit d'imprimer au film une vitalité qui influence par-là même également la façon d'en cadrer ses interprètes. Soulignons enfin le remarquable travail de la chef décoratrice Marion Burger qui a permis de recréer un monde aujourd'hui disparu, celui des cercles de jeux.

Ce premier long-métrage bouscule les codes des genres dont il use avec la plus grande dextérité, sans jamais verser dans les effets de style gratuits ou ostentatoires. Plus qu'une relecture d'un schéma narratif déjà moult fois revisité par le passé, "Joueurs" nous invite à explorer la mécanique du désir dans un décor lui-même fantasmé par la magie du Septième Art.
Auteur :Boris Szames
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