18 janvier 2019
Critiques

Jumanji : Bienvenue dans la jungle : S.O.S. Ouistiti

Tu aimes The Rock mais tu n'aimes pas trop les films avec The Rock dedans ? Ça tombe bien : "Jumanji : Bienvenue Dans La Jungle" ne fait que prolonger cette liste semble-t-il interminable des films dont tu n'en avais strictement rien à carrer au départ mais que tu vas quand même aller voir parce qu'il y a The Rock dedans et dont tu vas ressortir en te disant « Tiens, j'en ai toujours strictement rien à carrer de ce film même s'il y avait The Rock ! ». Pourtant, le concept de base de ce long-métrage réalisé par Jake Kasdan (oui, c'est bien le petiot de Lawrence Kasdan, cet artiste que tu dois toi aussi certainement beaucoup aimer pour avoir scénarisé "L'Empire Contre-Attaque" et "Les Aventuriers De L'Arche Perdue"), à savoir la projection de ses personnages dans un univers vidéoludique, était fort de promesses.


Lianes Folies

Juste histoire de comparer avec "Assassin's Creed", un film, certes, très différent, mais qui, lui aussi, balançait son héros dans un univers plus ou moins virtuel, le long-métrage qui nous intéresse aujourd'hui semble davantage vouloir assumer son postulat de base puisqu'il passe une heure et demie hors de la réalité. Sachant que Jake Kasdan donne à The Rock et sa clique trois fois plus de temps pour barouder dans la verdure que Justin Kurzel n'en offrait à Michael Fassbender pour faire des pirouettes dans l'Espagne de la fin du XVème siècle, on peut légitiment supposer qu'il y a eu plus d'ingéniosité et de générosité dans l'exploitation du concept, non ?

Perdu ! Les créatifs ici à l'œuvre font preuve soit de mauvaise volonté, soit d'une méconnaissance presque totale de l'Art qui vient ici rencontrer le cinéma tant l'exploitation des codes du jeu vidéo est d'une pauvreté affligeante. Il y a bien quelques idées qui tiennent à peu près la route dans leur mise en œuvre comme par exemple le nombre limité mais multiple de vies dont chaque personnage dispose qui peut parfois donner lieu à des événements ou à des décisions stratégiques propres au jeu vidéo (sacrifier un coéquipier à qui il reste encore plusieurs vies pour aller récupérer l'objet de notre quête, guérir un membre de l'équipe en lui offrant ses propres points de vie…) mais ça reste très maigre. 

Dans l'univers du long-métrage, le jeu vidéo Jumanji est sorti dans les années 1990 et les personnages peuvent en entendre la bande originale supposée être intra diégétique. Ce qui aurait pu être une bonne idée se retrouve gâchée par le fait que la musique ne soit pas adaptée à ce qu'on pouvait entendre dans les jeux vidéo de la même époque. Comment croire qu'une console de salon fictive fonctionnant avec des cartouches et donc assez proche d'une Super Nintendo ou d'une Megadrive pourrait produire des sons aussi peu électroniques ? Certes, les sonorités tribales étaient de convenance mais elles sont trop fluidement orchestrales (et fades par-dessus le marché, ne vous attendez pas à retenir quoi que ce soit…) pour ne pas souligner encore plus la déconnexion entre ce que le film est censé mettre en scène et la manière dont il le met en scène.

Autre preuve de la difficulté qu'a "Jumanji : Bienvenue Dans La Jungle" à s'assumer comme un long-métrage mettant en son centre le jeu vidéo, son imagination limitée. Sans doute est-ce symptomatique d'une industrie cinématographique du grand spectacle souvent gangrénée par sa frilosité à proposer des éléments visuels complètement fous quand bien même elle n'a jamais eu autant les moyens techniques et financiers pour le faire mais le long-métrage ne s'autorise presque jamais à être aussi débridé dans son bestiaire que pouvait l'être un jeu vidéo des années 1990. On doit bien se mettre sur la tronche avec des braconniers sur des motos qui sembleraient plus à leur aise dans un univers post-apocalyptique mais quand il s'agit de mettre sur le chemin de nos blaireaux des trucs qui auraient un vague rapport avec la jungle, là, il n'y a plus personne…

Trois popotames en rogne, cinq rhinos dingos, quatre jaguars vicelards (oui, "Jumanji : Bienvenue Dans La Jungle" mélange les faunes continentales, on sait…), un éléphant badant, un suppo et au lit ! Et heureusement qu'ils ne sont pas là longtemps parce qu'il faut voir la gueule des effets spéciaux, mais on rotera à la gueule de la technique du film plus tard. À un moment, un personnage évoque l'existence d'orangs-outangs pilotes. MAIS C'EST ÇA QU'ON VEUT VOIR DANS UN FILM QUI SE PASSE DANS UN JEU VIDÉO DES ANNÉES 1990, ZUT DE FLÛTE ! Après tout, y a The Rock qui démonte quelques gugusses façon Astérix donc pourquoi on ne se permettrait pas ce genre de folie, hein ?


Ferrero Rockcher

En plus d'être d'une avarice rageante quant à l'exploitation du terreau vidéoludique, "Jumanji : Bienvenue Dans La Jungle" a même du mal à respecter les règles qu'il installe. En même temps, difficile de créer un jeu vidéo en accord avec lui-même quand on ne prend même pas la peine de montrer de quel genre de jeu vidéo il s'agit. S'agit-t-il d'un jeu d'action/aventure classique, d'un jeu de plate-forme, d'un Point'N'Click, d'un jeu de rôle ? On ne le saura jamais vu que tout ce qu'on en voit est un écran-titre et puis c'est marre.

De toute manière, quel qu'en soit le véritable genre, ce jeu vidéo semble bien trop en avance sur l'époque dans laquelle il est supposé s'inscrire quand on entend l'étendue des connaissances des personnages de Kevin Hart et de Jack Black. Pour son époque, le jeu s'avère beaucoup trop indulgent quant à la gestion des morts. Pas de notion de points de sauvegarde, pas de possibilités de continuer après la perte intégrale de ses vies : si on meurt, on revient au même point et si on perd notre dernière vie, on meurt réellement. Et on fait passer l'humour avant la cohérence scénaristique parce qu'on a envie de faire un gag où une lycéenne censée déjà avoir fait la chose découvre ce qu'est une bistouflette quand son avatar vidéoludique masculin doit uriner (doublé gagnant) ou quand on veut ridiculiser une montagne de muscles parce qu'elle sursaute face à un écureuil alors qu'il avait été établi en début de film qu'elle ne connaissait pas la peur.

"Jumanji : Bienvenue Dans La Jungle" n'est pas seulement catastrophique dans l'écriture de son univers : il l'est aussi dans celle de ses personnages. Ne parlons pas trop longtemps de ce méchant éthéré qui n'a presque aucune influence sur les événements parce qu'il n'est confronté que deux fois à nos blaireaux et ne leur pose aucune difficulté parce qu'il y a trop de choses à dire sur tout le reste. Les quinze premières minutes sont tout bonnement insupportables tant, à l'exception de la présentation de Bethany où l'égocentrisme de la jeune fille est décrite par ses actes, les personnages sont installés par des échanges verbaux beaucoup trop artificiels pour masquer leur utilité narrative et tant ceux-ci ne sont que des stéréotypes sur pattes, pas des garçons et des filles qui pourraient exister malgré certains traits de caractère un peu trop marqués.

Est-ce que cette caractérisation outrée et fausse serait consciente et servira par la suite à nourrir un sous-texte délivré par l'intermédiaire de personnages apprenant le long d'une éprouvante quête pourquoi il ne faut pas se complaire dans la superficialité et dans les clichés ? Est-ce que le fait d'incarner un avatar tellement différent de soi permettra aux comédiens de développer par leur jeu une réflexion autour de leur image ? Encore perdu : du côté de la leçon du film, on a l'impression que les adolescents soit n'ont rien appris de leur quête au vu de leur précipitation à quitter la jungle de pixels, soit ont appris qu'ils ne devaient pas assumer leurs défauts et chercher à devenir le parfait opposé de ce qu'ils sont. Du côté du jeu, Kevin Hart passe son temps à pousser des cris d'orfraie, Jack Black n'a pas l'air d'une adolescente piégée dans le corps velu et ventripotent d'un quarantenaire alors que le personnage de Karen Gillan n'est rien de plus qu'une sculpturale combattante. Seul The Rock donne parfois l'impression d'être un maigrichon timoré à l'intérieur d'un colosse assuré, mais la conscience excessive qu'il a de lui finit par jouer contre sa spontanéité.


Bienvenue dans la crasse hollywoodienne

En bref, "Jumanji : Bienvenue Dans La Jungle" est incapable de dire quoi que ce soit sur la jeunesse aujourd'hui puisqu'il est incapable de créer des personnages crédibles. Le trop court temps dévolu au personnage qui avait le plus de potentiel dramaturgique, l'équivalent d'Alan Parrish chez Joe Johnston, annihile le caractère tragique de ce qu'il a pu vivre et l'émotion qu'est censée contenir sa dernière scène. 

"Jumanji : Bienvenue Dans La Jungle" a coûté 90 000 000 $ et son incurie technique ne peut que laisser rêveur quant aux cachets astronomiques déjà encaissés par ses trois principaux comédiens. Le film commet son forfait en enchaînant avec une mollesse stupéfiante dans le rythme et dans la mise en scène des blagues déjà sans imagination. Il persiste en ne restituant pas dans ses scènes d'action le grisant frisson qu'un joueur peut ressentir : jamais ça n'a l'air difficile, jamais ça ne défoule même si on ressent parfois l'impact des beignes assénées par The Rock et surtout Karen Gillian.

Il signe en négligeant de plus en plus ses images de synthèse et ses fonds verts pas loin d'être honteux pour leur année et confirme donc qu'il est à tous les niveaux un échec cuisant.
Auteur :Rayane Mezioud
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