13 décembre 2018
Critiques

Jurassic World: Fallen Kingdom : (R)évolution de l’espèce

On pourrait difficilement trouver plus représentatif de l'air du temps que ce "Jurassic World : Fallen Kingdom". Cinquième opus de la franchise initiée par Steven Spielberg en 1993 et deuxième volet de la trilogie amorcée par le reboot de Colin Trevorrow il y a trois ans, "Fallen Kingdom" est un pur produit construit sur la taxidermie des souvenirs d'enfance de la génération Y. Comme d'autres ferez vous remarquer, à la différence qu'aucune autre licence ne se révèle aussi transparente avec cette époque qui meuble son présent avec les icônes d'un passé qu'elle ne peut laisser mourir. Comme les dinosaures qu'ils mettent en scène, les "Jurassic World" sont des créations génétiquement impures par essence. Leur existence ne répond pas à un schéma naturel mais à la volonté d'exécutifs de ramener à la vie une franchise dont l'ADN est inscrit dans le code génétique de son créateur (dont le génome a depuis évolué). Les dinosaures, tout comme les franchises actuelles, constituent ces attractions qui s'imposent à notre espace-temps après avoir été arrachés du leur, engeance hors-sol de cette arrogance prométhéenne conduisant l'homme à intervenir sur le cours naturel de l'évolution.
   
Une dimension intrinsèquement méta à laquelle "Jurassic World" n'avait qu'une ironie petit bras à proposer, malgré une tentative parfois louable de jeter un regard lucide qu'il portait sur ses conditions d'existence. De fait, l'enjeu qui pesait sur les épaules de Juan Antonio Bayona ("The Impossible", "L'Orphelinat") sur "Fallen Kingdom" était double. D'abord, parvenir à s'approprier cette mise en abyme imposée (en tant que suite du premier film, le réalisateur assume l'héritage de Spielberg, mais aussi celui de Trevorrow et de ses parti-pris) et contourner la raison d'être fondamentalement litigieuse (« impure ») du film pour donner une forme de droit cinématographique d'existence à la franchise. Et par ricochet, réanimer le compromis tacite sur lequel s'est érigé le cinéma américain, à savoir la cohabitation entre la vision d'un auteur et les impératifs structurelles des studios. Un compromis qui tarde à se trouver à l'ère des licences multi-déclinées, mais que l'on espérait voir prendre forme dans la magie du réalisateur. Certes, c'était beaucoup demandé à un seul homme. Mais c'est pourtant c'est bien ce que le prodige espagnol a accompli. 

"Fallen Kingdom" se déroule trois ans après les événements du premier film. Alors que l'éruption imminente d'un volcan menace d'anéantir toutes formes de vie à Isla Nubar, les débats font rage pour déterminer s'il faut sauver les dinosaures présents sur l'île ou les laisser s'éteindre. Lorsque le Congrès décide de ne rien entreprendre pour les secourir, Claire est contactée par un riche milliardaire pour organiser une mission de secours, avec l'aide d'Owen…

Sélection pas naturelle

A priori, le pitch réunit les conditions pour couper le cordon ombilical avec l'original que le premier ne cessait de mâchonner. Finit le cadre historique de la franchise confrontant les humains au chaos de l'évolution sur une île déserte redevenue le territoire d'une autre espèce. Les dinosaures sur lequel les dinosaures avaient repris leurs droits leur est désormais hostile, les suspendant au joug d'une extinction similaire à celle qui a entraîné leur disparition il y a plusieurs millions d'années. 

De fait, la « zone de confort » de la franchise et plus précisément du pouvoir d'évocation tel qu'il a été défini par Spielberg ne dure à proprement parler que le temps de sa scène d'ouverture. Tout juste le temps pour Bayona de montrer à quel point il s'impose non seulement comme le plus fier héritier du réalisateur de "Ready Player One", mais aussi celui qui a le mieux intégré le langage des images qui structure son cinéma. Jeu sur les ombres et les éclairages, direction de l'attention du spectateur, gestion du tempo, sens de la composition immédiatement évocatrice (l'entrée du sous-marin dans la zone protégée évoque "Rencontres du 3ème Type")… Une poignée de minutes suffit au réalisateur pour redonner à l'attraction principale de la franchise une puissance horrifique quelque peu diminuée par le précédent film, qui s'ingéniait à les domestiquer au profit de ses personnages humains (un peu comme le Predator dans "Alien Versus Predator" de Paul Anderson en fait).  

Pour autant, Bayona ne tire pas un trait sur le travail de Trevorrow. Chez un formaliste doué et déférent, remettre les dinosaures sur le piédestal qui était le leur avant les reboot, les suites, les clones, le cinéma numérique, la VR, Facebook, Marvel bref la banalisation de l'incroyable aurait assurément constitué un but louable. Mais de la part de celui qui s'est affirmé comme l'un des plus grands storyteller du game, on attendait plus que du travail d'épigone. Et c'est précisément là que les choses sérieuses commencent, et que le talent du réalisateur explose les lignes de son cahier des charges pour mieux le reconfigurer. 

De fait, passé une exposition inégale au terme de laquelle nous comprendrons que ni l'écriture ni les personnages ne constitueront le point fort du film, une scène charnière de destruction redistribue totalement les cartes. Humains et dinosaures fuient comme des dératés le jugement de la nature, qui déchaîne sa puissance sans considérations à leur encontre. A l'échelle du film et la logique de spectacle auquel il est tenu (et bordel quel spectacle), c'est peut-être le climax de mi-parcours le plus impressionnant de mémoire de blockbusters depuis celui de "Fury Road". Rapporté aux précédents films et à l'époque dans laquelle il s'inscrit, c'est le testament d'un monde parfaitement ordonné qui prends fin. Celui dans lequel les dinosaures et l'homme formaient deux maillons distincts qui se croisaient par accident. Les premiers ne surplombent plus les seconds à l'échelle de l'évolution : le déchaînement d'un pouvoir qui les dépasse les met soudainement au même niveau, celui d'espèces luttant pour leur survie.

Or, c'est précisément là que l'on mesure le gouffre abyssal qui sépare un Colin Trevorrow de Juan Antonio Bayona. Car si les deux réalisateurs racontent au fond la même chose (la démystification des dinosaures par la modernité et l'impact de l'homme sur la nature et l'ordre des choses), la méthode diffère totalement. Par ses renvois au premier film et le ton parfois distancié qu'il convoquait, Trevorrow se bornait finalement à relayer le regard blasé et relativisant d'une génération saturée d'images renvoyant à d'autres images. Bayona lui s'adresse à l'intelligence sensible du spectateur et sa capacité ainsi à discerner le changement de paradigme. Ici, un raccord-séquentiel ou un plan d'une beauté crépusculaire à tomber scelle les personnages dans l'irréversibilité. Le poids de l'avertissement lancé par Ian Malcolm au début du long-métrage nous tombe alors dessus : le cours de l'évolution a été irrémédiablement altéré. Autrement dit, "Fallen Kingdom" ne se satisfait pas de son postulat : il le raconte visuellement, et met à l'épreuve notre regard et notre capacité d'empathie.

Ce qui ne te tue pas te rends plus fort

A ce stade, si on est déjà assuré que "Fallen Kingdom" surnage quelques centaines de coudées au-dessus de la moyenne du blockbuster moyen, la prudence reste malgré tout de mise. L'édifice narratif reste fragile, comme en témoignent la persistance des approximations scénaristiques, et l'histoire récente nous a appris qu'Hollywood n'aime rien tant que faire un pas en avant pour en faire deux en arrière afin de maintenir le statu quo. Mais pas question pour Bayona de refaire Les derniers Jedi. Au contraire, c'est précisément au départ de ce bouleversement du paradigme que "Fallen Kingdom" s'épanouit tel qu'il est : un film de pure mise en scène, qui réussit à catalyser les diktats de l'époque et ses carences de production pour nourrir sa dialectique interne. Il suffit de se pencher sur le traitement de la petite fille, véritable pivot du film et qui pourrait à bien des égards constituer ce qui a décidé Bayona à s'engager sur le projet. Non pas tant pour la valeur purement scénaristique du twist la concernant, mais pour la manière dont son regard nourrit en permanence l'apport du cinéaste. 

On le sait depuis "L'orphelinat", le cinéma de Bayona se fonde sur l'importation du monstre dans le quotidien de ses personnages, et la façon dont ils allaient s'adapter à l'altération irrémédiable de leur réalité. C'était par exemple le Tsunami de "The Impossible", qui transperçait la zone de confort de la famille d'occidental pour les jeter dans le réel. "Fallen Kigdom" ne raconte pas autre chose, et le point de vue de la gamine permet dans un premier temps à Bayona de mettre le spectateur à niveau de cette thématique. Le cinéaste nous fait ainsi vivre ce bouleversement à travers les yeux de l'enfant, nous permettant de renouer avec une virginité du regard qui préexiste à la découverte de "Jurassic Park" premier du nom. Le procédé fonctionne d'autant mieux que Bayona que la nature même de la fillette l'isole du monde extérieur, ce que la mise en scène prend soin d'appuyer en créant un sentiment de disruption permanent à son égard (voir la façon dont la mise en scène révèle sa nature au spectateur lors de sa première apparition). Pas de gamins hyper-connectés dont l'imagination est délimitée par les dimensions d'un smartphone ici : Maisie appartient sans le savoir au nouveau monde qui est en train de se concevoir. 

Ainsi, non content de préparer intuitivement le spectateur au rebondissement la concernant, Bayona retrouve un sens de la verticalité dont les répercussions s'avèrent aussi immédiates qu'inestimables sur l'ensemble des compartiments du film, y compris les plus problématiques. Sous l'impulsion du point de vue adopté, des scènes purement explicatives deviennent ainsi le vecteur de la matérialisation d'un inconscient enfantin où le sens de la scénographie de Bayona fait des merveilles. Du regard en contre-plongée d'une enfant qui découvre les événements du premier film, Claire et Owen ne sont plus des référents stéréotypés du spectateur, mais des figures bigger than life qui ont approché l'inaccessible et dont la responsabilité mythologique s'impose à eux (ce que le bad guy leur fera comprendre en leur disant « vous êtes les parents du nouveau monde »). 

Le meilleur des mondes

C'est bien cette capacité à diriger la perception du spectateur sans lui donner l'impression de lui prescrire un point de vue qui va conditionner la réussite du projet. Y compris au sein de ses velléités dionysiaques, qui explosent dans une dernière demi-heure proprement infernale. Bayona enchaîne les morceaux de bravoure comme les petits pains, développe une imagerie gothique qui titille à la fois nos terreurs enfantines tout en affolant les compteurs du roller-coaster débridé qu'il n'oublie pas d'être.  Point d'orgue de cette harmonie rare qui renverrait presque au Guillermo Del Toro de "Blade 2" dans sa propension à concilier des univers de cinéma perçus comme antagonistes :  l'Indoraptor. Abomination génétique auquel on aurait ajouté le génome du vice à l'instinct de prédation, le nouveau streum top moumoute de la franchise justifierait à lui-seul le déplacement. Chacune de ses apparitions constitue pour Bayona l'occasion de convoquer toutes les ressources de son cinéma pour jouer avec les nerfs du spectateur, avec la jubilation communicative propre aux maestros assumant le geste forain de leur mise en scène (voir la scène de la cage, ou la bêbête brise le quatrième mur avant d'attaquer sa proie).

Dans les aberrations de production qui caractérisent le système hollywoodien actuel, réussir un blockbuster de franchise tient bien souvent dans la capacité d'un réalisateur à transformer le plomb en or. On se souvient de Brad Bird sur "Mission Impossible : Protocole Fantôme", qui était parvenu à sauver le projet en plaçant ses dysfonctionnements au centre de son dispositif (le héros était confronté à un espace déréglé jusqu'à l'absurde, où tous les éléments se liguaient contre lui sans justification). "Jurassic World : Fallen Kingdom" ne procède pas autrement : en prenant à bras le corps l'aspect litigieux de sa raison d'être, le film fait de son droit à l'existence l'enjeu qui sous-tends son récit en permanence. Oui, à l'instar de ses dinosaures, il ne devrait peut-être pas être là et oui il est le produit d'un système déréglant ce qui devrait constituer l'ordre des choses. Reste que ce qui n'aurait pas dû être fait est fait. Juan Antonio Bayona a choisit de faire avec : la vie comme le cinéma finit toujours par reprendre ses droits. Et de quelle manière ! 
Auteur :Guillaume Meral
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