22 janvier 2019
Critiques

Justice League : Perdu d’avance

Il se passe définitivement quelque chose au royaume Warner / DC. Entre la multiplication des annonces de stand-alone (des films hors univers commun- soit des films tout court pour les vieux), l'incertitude planant sur l'avenir de Ben Affleck dans le costume de Batman (encore relayée ces derniers jours) et le flou artistique qui entoure la gestion de la chose en général, tout porte à croire que Warner a bel et bien changé son fusil d'épaule concernant le DCU. A croire que l'accueil glacial réservé à "Batman vs Superman" et les dramas qui en ont découlé en coulisses avaient dissuadé les exécutifs de poursuivre leur ambition d'un univers commun à la Marvel. C'est qu'il serait dommage de ruiner la réputation artistique d'un tel catalogue et d'endommager sa viabilité commerciale sur le long-terme pour poursuivre une licorne dont la quête ne semble intéresser personne. 

S'il est encore trop tôt pour deviner ce à quoi l'univers de DC Comics au cinéma va ressembler dans les prochaines années, on peut d'ores et déjà affirmer que "Justice League" est le produit de cet ajustement. Plus encore que le remplacement de Zack Snyder par Joss Whedon en post-production pour les tragiques raisons que l'on sait, il semble que c'est bien ce changement de direction survenu pendant le processus de fabrication du film qui a largement conditionné le résultat. Le film reprend là ou "Batman vs Superman" se termine. Alors que la Terre essaie de se remettre de la mort de Superman, une nouvelle menace apparait, contraignant Bruce Wayne à reprendre du service sous la cape de Batou pour former une équipe capable de contrer le cataclysme qui s'annonce imminent.

Au vu des itérations précédentes du DCU (oui, même cette croûte de "Wonder Woman" accueillie à bras ouvert comme on se féliciterait d'avoir chopé une chaude-pisse plutôt qu'une blennorragie) et des rebondissements en backstage, difficile de prétendre que l'on attendait quoique ce soit de la chose. Et pour cause, le film ne semble pas y croire lui-même, comme s'il se résignait avec fatalisme à la potence destinée à tomber. Jamais "Justice League" n'embrasse la dimension épique de son sujet, sacrifiant machinalement ses développements à une logique purement fonctionnelle. 

Entre deux considérations édifiantes sur le sacerdoce de la justice et le need de sauver le better qu'il y a en you and me, JL tente ainsi de faire exister ses personnages dans une fenêtre narrative riquiqui, qui aurait pu à la limite s'avérer suffisante entre les mains d'un réalisateur capable de caractériser à l'économie. Mais dans la mesure où ni Snyder ni Whedon ne correspondent à l'idée que l'on peut se faire d'un raconteur d'histoire, "Justice League" expédie promptement ce qui aurait dû faire l'objet d'un traitement assidu. Les backgrounds de Flash et Cyborg sont torchés en deux scènes, Aquaman en trois, Wonder Woman et Batman se reposent sur les acquis des films précédents pour exister.

Dans ces conditions, à charge pour leurs interprètes d'insuffler un peu d'épaisseur à des rôles d'emblée amputés de leurs dimensions mythologiques (donc de réelles trajectoires narratives). De côté-là, le bilan se révèle à peu près équilibré : Ezra Miller coche toutes les cases du sidekick pas drôle en Flash et Gal Gadot continue sur la partition de la girl next door un peu cruche, quand Ray Fisher dégage un mal être assez intéressant dans le rôle de Cyborg, et Jason Momoa laisse sa présence démentielle faire le taf sous les écailles d'Aquaman. Au milieu, Ben Affleck se demande une scène sur deux pour combien de temps il en a encore dans les habits de l'homme chauve-souris.

Inutile de dire qu'à ce stade, les préoccupations liées à l'univers étendu DC sont reléguées TREES loin derrière dans les priorités des scénaristes, tant le film resserre (parfois en dépit du bon sens) sa narration autour de l'élémentaire. Paradoxalement, c'est là que le film parvient parfois à attiser la sympathie, dans la construction d'un récit autonome qui n'existe que pour lui-même. Une caractéristique qui a plus valeur d'accident que de note d'intention en l'état, tant les carences du scénario annihilent toute tentative de faire interagir les personnages, malgré la psychologie de comptoir rajoutée à gros traits ici et là (l'apport de Whedon ?).

Dans ces conditions, difficile de créer une alchimie de groupe crédible, et ce d'autant plus que le méchant censé motiver cette association se révèle la Némésis la plus mal foutue de mémoire récente (malgré un flash-back essayant d'en faire un équivalent de Sauron, pompage grossier de la scène d'ouverture de La communauté de l'anneau inclus). D'une certaine façon, "Justice League" pratique la politique de la terre brûlée, en essayant à la fois de boucler ce qui a été amorcé dans "Batman Versus Superman" et de conduire des intrigues qui ne sont pas appelées à avoir de lendemain immédiat. 

S'il fallait se convaincre que JL ne ressemble pas à ce à quoi il devait ressembler initialement, il suffit de le mesurer à la discrétion de Snyder derrière la caméra. D'habitude protubérants comme une excroissance acnéique (y compris dans "Batman vs Superman", clairement tributaire de sa marque de fabrique), les marqueurs de son cinéma sont réduits ici à une poignée de gimmicks certes reconnaissables mais étrangement isolés dans l'anonymat forcené du reste. D'où la laideur très particulière de l'ensemble, tiraillé entre le numérique rococo du réalisateur et la patine générique d'un Marvel. Comme si les producteurs avaient à tout prix essayé d'effacer les marques de la discorde de "BVS".

Dénué de la vulgarité habituelle de Snyder, qui sans sa poudre de perlimpinpin habituelle se retrouve nu comme un verre sans rien pour dissimuler son manque d'inventivité scénique, "La Ligue des Justiciers" ne peut échapper à sa condition d'œuvre ingrate. Le film ressemble à ce gamin qui monte sur scène soucieux de se faire remarquer le moins possible, le regard figé sur les coulisses où il est pressé de repartir. Pour parler d'un groupe de super-héros conquérant, c'est un poil gênant.  
Auteur :Guillaume Méral
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