19 novembre 2018
Critiques

Kong: Skull Island : Le blockbuster US serait-il en train de reprendre du poil de la bête ?

Il est trop tôt pour se prononcer sur la question posée me direz-vous, surtout avec les candidats potentiels qui se tiennent en en embuscade pour faire remonter le thermomètre de la honte cette année. Pourtant, après le requiem doloriste orchestré par James Mangold la semaine passée avec "Logan", "Kong : Skull Island" est déjà le deuxième avatar franchisé en quelques semaines à démentir le statu quo que l'anus horribilis 2016 semblait avoir instauré. A savoir des films conscients que le minimum syndical qu'ils doivent à leur public avec un budget de 150 millions de dollars minimum ne peut se réduire aux promesses formulées dans leur campagne marketing.

Sans égaler la réussite de "Logan", le film de Jordan Vogts-Roberts a le mérite de respecter ses engagements en évitant la désinvolture générique qui mine tant la conception des blockbusters contemporains. Soucieux d'offrir aux gens ce qu'ils sont venus chercher (soit se gaver la panse de bastons entre monstres hauts comme des buildings et de plans iconiques à s'en faire exploser les coutures du pantalon) sans prendre leurs attentes de haut, le jeune réalisateur fait même montre d'un talent inattendu dans l'exécution de son cahier des charges. En installant son univers dans le dos de l'histoire officielle dès son premier plan post-générique et l'idée de mise en scène qui le cimente, Jordan-Vogts Roberts donne à un high-concept fun mais à la consistance fragile (Kong vs guerre du Vietnam) une vraie incarnation diégétique.

S'acquittant d'une mise en place d'une efficacité rare, qui nous plonge sans attendre dans le vif du sujet tout en caractérisant une large galerie de personnages avec une économie de moyens que les origins-stories taylorisées semblaient avoir enterrer, Kong impressionne. En 30 minutes, et avant même la moindre image de son personnage vedette, Roberts vient de poser les prémices d'un univers qui n'aura de cesse de se déployer dans le spectacle orgiaque qui suit. Si sa capacité à jouer avec bonheur sur l'imagerie d'Epinal associée au conflit vietnamien (superbe photographie saturant juste ce qu'il faut les tons chauds et crépusculaires) démontre son talent à combler les attendus nourris par l'inconscient populaire, l'arrivée sur l'île entérine sa compréhension intrinsèque de son sujet. Dès l'entrée en scène du roi de la colline, monstre de charisme qui impose sa loi dans une profusion d'idées scéniques et de points de montage virtuoses, Roberts offre sans compter un terrain de jeu adapté à l'aura monstrueuse de son mythe éponyme.

D'aucuns reprocheront à Roberts de reléguer Kong à l'arrière-plan et de le rendre figurant de son propre récit quand bien même il s'agit du cœur même du projet de mise en scène du film. D'abord parce qu'en noyant Kong dans le décors, Roberts fait de chacune ses apparitions le produit de son omniscience dans un environnement sur lequel il règne en maître. Ensuite parce que c'est l'essence du point de vue adopté que d'immerger le spectateur dans un environnement à 360 ° (voir le travail impressionnant de montage, et la continuité parfaite qu'il maintient entre les parcours des deux parties de l'expédition). Proche d'une expérience de réalité virtuelle, Kong travaille les sens du spectateur invité à interagir avec l'univers davantage aux côtés des personnages qu'à travers eux. Figurants de l'espace qu'ils arpentent, ces derniers deviennent des visiteurs d'un lieu qui les supplante en permanence.

Cousin de "The Revenant" dans cette volonté de dépeindre un monde interactif dans lequel chaque geste est le produit d'une chorégraphie pensée en amont, Kong renvoie dans son résultat à "Voyage au centre de la terre 2". Comme dans le sympathique trip family-friendly avec Dwayne Johnson, le film ancre ses aspérités de roller-coaster en faisant exister le parc d'attraction qui l'entoure. Or, c'est aussi la limite de la démarche de Jordan-Vogts Roberts, qui ne peut éternellement combler les carences de scénario par l'audace de son projet esthétique. "Kong : Skull Island" accuse ainsi une sévère baisse de rythme en milieu de métrage, tandis que le trop-plein de personnages finit par épuiser les capacités du montage à les faire exister de concert. Au point que certains passages ne semblent là que pour s'acquitter d'un héroïsme contractuel dont on cherche encore l'utilité à l'écran (voir le moment « Snyder approved » de Tom Hiddlestone, où le sacrifice Predator-like complètement inutile d'un personnage pourtant parmi les plus intéressants). On préférera retenir les performances habitées de Brie Larson, John C. Reilly (qui évite la partition de bouffon redoutée) et surtout de Samuel L. Jackson (à qui il faudra bien penser ériger un monument un jour), qui se voit gratifié de l'insigne honneur d'un duel de regards absolument dantesque avec le roi Kong en personne.

C'est d'ailleurs l'une des caractéristiques les plus notables de "Skull Island" que de réserver une place de choix à l'humain dans son déferlement orgiaque de money-shots. Contrairement aux « visionnaires » qui figent leurs intentions dans une bouillie numérique dont la date de péremption commence à courir deux mois après la sortie (Snyder again), Roberts comprend la puissance d'un gros plan dans sa logique mythographique. Il réserve même son épilogue joliment mélancolique au retour au foyer d'un des personnages, signal d'apaisement faisant écho de façon discrète mais réelle aux cicatrices laissées par le conflit vietnamien. Mettre ainsi en lumière l'absurdité des penchants de l'homme pour la guerre face à la révélation des forces antédiluviennes qui nous gouvernent n'est pas le moindre mérite d'un film qui ne sacrifie pas le poids de son contexte sur l'autel du cool débridé. On n'en attendait pas tant. 
Auteur :Guillaume Méral
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