22 janvier 2019
Critiques

L’Insulte : Bien plus qu’une Insulte ! 

Pas besoin de vous dire que ce nouveau film de Ziad Doueri est beaucoup plus profond qu'une simple altercation confrontant un chrétien libanais et un réfugié palestinien.  Ce Franco-libanais, ayant quitté le Liban pour les Etats-Unis en pleine guerre civile (1975-1990) divisant Beyrouth entre Est et Ouest, garde en mémoire des images vives malgré la fin de la guerre et la réunification de la capitale. La question clef ici serait : la réunification est-elle réelle? Car comme souvent dans notre cinéma moderne, s'il y a besoin d'un film c'est que la réconciliation n'a pas été reconnue officiellement ou n'a pas été faite correctement. Cette réconciliation avec autrui, mais aussi envers soi-même. 

Le personnage de Tony joué brillamment par Adel Karam entre dans une espèce de rétrospection sur lui-même, sa vie et son futur ; nous le retrouvons à la fin du film dans le village de sa jeunesse, allongé dans l'herbe, en paix. Cette « simple insulte » semble être déclenché par un soucis d'égo masculin. Cependant plus le film avance plus le spectateur peut se rendre compte que le mal est bien plus profond. Les sujets touchent à la religion, la politique, les différences, les ressemblances, les relations hommes/femmes et pères/filles, etc.

Tony et Yasser restent deux personnages très bien écrits, une sorte d'éthique ou ligne de conduite les rassemblant sur toute la durée du film. Il y a du bon et du moins bon en chacun d'eux, impossible de dire si vous vous rangez derrière l'un ou l'autre, ce sont des personnages fascinants à travers leurs discordes, mais surtout à travers des explications données au compte-goutte par le réalisateur, tenant son spectateur en haleine jusqu'à la dernière minute du film. Ceci se reflète plus particulièrement dans les scènes haletantes filmées au sein même du procès et les plaidoyers, comme un effet miroir, de chacun des avocats.             

Puis, tout d'un coup, vous prenez conscience un peu de la même manière que les personnages, que l'on entre un peu dans une page de l'histoire. La querelle devient une affaire nationale à travers cette faille religieuse visiblement toujours ouverte et ravivant les divisions qui ont déclenché le conflit au sein de cette société ; mais aussi à cause des médias, présent par petite touche très pertinente dans le film. En effet, dans les années 1970, l'établissement de factions armées palestiniennes au Liban était rapidement devenue la cause de discorde dans ce pays. La guerre opposait au départ des milices chrétiennes et des factions palestiniennes, avant de dégénérer en conflit armé entre chrétiens d'une part et musulmans et factions de gauche favorables à la cause palestinienne de l'autre. "Sharon aurait dû vous annihiler", est adressé au Palestinien Yasser porté à l'écran par Kamel el-Bacha. Une référence au massacre dans les camps palestiniens de Sabra et Chatila ayant eu lieu en 1982, perpétré par des milices chrétiennes. Tony, lui, est traité de "chien sioniste" : un autre tabou de la guerre au Liban lorsque des factions chrétiennes ont collaboré avec l'Etat hébreu pour repousser la menace que représentaient les Palestiniens pour le Liban. 
 
Enfin, j'aimerai prendre quelques lignes pour parler de la place de la femme dans ce film, qui pour moi est plus qu'importante. Les femmes sont partagées entre celle qui on connu les différents combats et massacres, et celle qui aimerait pouvoir faire table rase et vivre simplement ensemble. Il semblerait qu'elles soient à un niveau de réflexion au-dessus des hommes du film, c'est pour cela que leurs histoires ne sont que parallèles. Elles sont mères, filles et épouses et se battent pour leurs croyances. Principalement l'avocate représentant Yasser, plus qu'une émancipation de la figure paternelle par excellence, elle se libère et tient tête à son père pour faire entendre sa vérité. 

Ce film nous présente une image du Liban moderne, encore hantée par des vieux fantômes du passé. Deux réfugiés, un dans son propre pays et l'autre réfugié de guerre, tous deux se retrouvant coupable de crimes qu'ils n'ont pas commis, mais qui conduisent à des agissements formatés par leurs expériences personnelles. Une morale positive et humaniste.
Auteur :Alexa Bouhelier-Ruelle
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