15 décembre 2018
Critiques

La Belle Saison : Ode à l’amour

Les amours d'étés passent et trépassent. Parfois. Souvent. Pas celui-ci. "La Belle Saison", film signé Catherine Corsini, n'est pas une énième amourette saphique juste là pour titiller le public le temps d'une saison. L'action prenant place dans une société post-68 où le droit des femmes (et sa condition sur sa liberté sexuelle plus particulièrement) fait plus que jamais écho à certains évènements récents. L'avortement remis en question en Espagne, le mariage pour tous, tout ça doit vous dire vaguement quelque chose non ? C'est dans une ère seventies, faussement libérée mais toujours baignée d'une certaine hypocrisie que la provinciale, Delphine, rencontre la parisienne, Carole. Et là, c'est le coup de foudre, même si la deuxième concernée ne le sait pas encore.

Parler d'homosexualité féminine et de mouvements féministes dans un même métrage pouvait être casse-gueule. Cela aurait même dû l'être, tant la masse fait aisément l'amalgame. C'est tout là où réside le génie de Catherine Corsini. Eviter le flou, expliciter les choses, mettre un nom sur un sentiment, un mouvement. Ces « féministes », qui gueulent à s'en déchirer la voix dans cet amphi sorbonnard le disent elles-mêmes. Elles n'ont rien contre les hommes, se battent juste pour le droit des femmes. Ici, on ne bascule jamais dans le mauvais cliché. Les hommes ne sont pas des antagonistes, « tous les mêmes, des salauds ». Manuel, le mari de Carole par exemple. Jamais, pas un instant, ne se manifeste comme un ennemi, alors que ses cornes qui émergent dès la moitié du film lui en donneraient les meilleures raisons du monde. Au contraire, il est là comme une conscience externe, celui qui remet sa raison à l'épreuve, le premier à interroger sa passion au détriment de sa logique qui lui avait tant plu jusqu'ici. Même chose pour Antoine, petit fermier amoureux de Delphine depuis ce qu'il semble être une éternité. Jamais il ne s'avèrera être un obstacle pour les deux femmes. Tout au plus, un homme blessé, de façon collatérale.

Les femmes elles sont sublimées, et ce par tant de manière. Ce sont les seules que nous voyons réellement travailler, que ce soit en manifestant, jetant avec irrévérence des morceaux de viande sur un Bruno Podalydes qui campe ici les docteurs pro-avortement. Ou encore dans les fermes, des gouttes de sueur ruisselant avec sensualité sur la poitrine. Et comment ne pas parler des scènes de sexe, qui donnent une sacrée claque à celles outrageusement faussées de "La Vie d'Adèle" ?

"La Belle Saison", plus qu'un film qui sera sûrement classé à la hâte « LGBT » est une ode à l'amour, sous toutes ses formes. Les femmes sont choyées, décomplexées. Il faut dire que le casting est exceptionnel. Cécile de France, 40 ans, n'a jamais été aussi à l'aise avec son corps, le soutien-gorge aux abonnements absents, la pilosité abondante. Catherine Corsini a écrit ce rôle pour l'actrice, qui a hésité à l'accepter elle qui a tant jouer les femmes qui préfère les femmes (la trilogie de Cédric Klapisch par exemple : "L'Auberge Espagnole", "Les Poupées Russes" et "Casse-Tête Chinois").

A la lecture du script, le cœur renversé, elle s'est empressé d'accepter. Et on l'en remercie. Elle donne la réplique à une Izïa Higelin qui transpire la sincérité. Sa simplicité, sa timidité, avec son corps comme ses choix dus à ses préférences. Tout donne à la chanteuse/comédienne un aspect légitime, même sur un tracteur. C'est simple : ce tandem croule sous l'authenticité. Rarement le champ hexagonal n'aura eu le droit à une histoire d'amour aussi crédible, toutes orientations sexuelles confondues.

Catherine Corsini aime les histoires houleuses, complexes, impossibles. Les passions pleines de fougues et d'étreintes si vite oubliées par la vie qui reprend ses droits. On pensait jusqu'alors à "La Répétition", à Partir. On pensera à présent aussi (et, on l'espère, surtout) à "La Belle Saison". Qui, malgré sa fin en dent de scie, nous donne comme des envies de voyage rural, de mettre une main sur vos petits cuculs messiers dans la rue pour ensuite partir en courant. Puis tomber amoureux d'une jolie fille de la ville, au moins juste une fois.
Auteur :Mélissa Chevreuil
Tous nos contenus sur "La Belle Saison" Toutes les critiques de "Mélissa Chevreuil"