19 décembre 2018
Critiques

La Cour de Babel : Critique n° 1

A une époque où la France apparaît comme l'un des pays au monde où la mixité culturelle est sans doute la plus riche, l'entreprise de la cinéaste Julie Bertuccelli (« Depuis qu'Otar est part », « L'Arbre ») consistant à filmer une année scolaire entière dans une classe d'accueil destinée aux élèves venant d'arriver sur le territoire et ne maîtrisant pas la langue semble des plus pertinentes. Décryptage d'un documentaire à la sensibilité exacerbée où la subtilité du propos se confond à l'émerveillement.

Qu'il soit guinéen, chinois, serbe ou anglais, les élèves de cette classe d'apprentissage de la langue française font figurent de petite communauté liée par leur différence culturelle. « La cour de Babel » n'est pourtant pas une peinture de la réalité de l'immigration en France mais se veut plus comme l'observation durant plusieurs mois, de l'évolution de jeunes collégiens venus de divers horizons qui vont finir par apprendre à se comprendre, à vivre ensemble et à s'apprécier.

Le message de Bertuccelli est dénué de toute velléité politique et met un point d'honneur à évacuer toute différenciation culturelle pour se concentrer uniquement sur le « vivre ensemble ». On se retrouve alors devant un documentaire d'une rare intensité dont le final, bouleversant, nous ramène à notre condition d'être humain vu à travers un groupe soudé confronté à diverses épreuves telles que le départ de l'une de leur camarade où la difficulté de communication à l'intérieur de la communauté. De plus, la cinéaste ne se contente pas de filmer le milieu scolaire et fait intervenir les parents dont les situations très diverses, et parfois difficiles, les ont poussés à venir en France.

L'habileté avec laquelle la caméra de la réalisatrice capte ses différents moments de vie est tout simplement merveilleuse. On se retrouve complètement absorbé par cette histoire qui évite brillamment l'écueil du discours moralisateur sur la tolérance tout en invitant son public à partager les souffrances et les joies de jeunes à la maturité parfois exceptionnelle et à ne plus les percevoir sous l'œil différenciant de leurs origines.

Enfin, on saluera la mise en scène impeccable de ce docu qui a l'intelligence de laisser parler ses protagonistes à cœur ouvert sans que le résultat final ne souffre d'une quelconque interprétation ou orientation spécifique voulue par Bertuccelli (pas de voix-off, pas de découpage en chapitre). Cette dernière fait le bon choix de s'effacer totalement tout en laissant le champ libre à ces élèves qui ont tout à nous apprendre devant une caméra aussi proche que possible d'une immersion presque totale.

« La cour de Babel » est sans aucun doute l'un des meilleurs documentaires vu sur grand écran. En refusant tout artifice et en privilégiant l'écoute, la réalisatrice de « L'Arbre » évacue tout aspect romancé pour nous livrer une œuvre délicate et passionnante où les différences culturelles sont appréhendées non pas comme une faiblesse mais comme un lien fédérateur dans un monde où la mobilité et l'intégration sont malheureusement trop souvent accompagnées par la haine.

Auteur :Cyprien Pleuvret
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