11 décembre 2019
Critiques

La Mule : Légende d’automne

Critique du film "La Mule"

par Guillaume Meral

Qu’on se le dise : Clint Eastwood n’en a rien à foutre. De la morale, des jugements de ses contemporains, des prescripteurs du socialement acceptable, des esthètes de la critique, et de ce que le public peut attendre de lui.

A 88 ans, Clint a passé l’âge de penser à la place qu’occupera son empreinte dans l’héritage du médium. Tandis que les uns épuisaient le lexique de l’hyperbole catastrophiste à la sortie d’un "15H17 pour Paris" effectivement médiocre, lui était déjà passé à autre chose. Un film chasse l’autre, place au suivant.

En l’occurrence "La Mule", qui convoque son histoire vraie hautement improbable (un quasi nonagénaire devient un passeur de drogue pour un cartel mexicain) comme catalyseur d’un propos qui dirait en substance : ce n’est que du cinéma.

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Un vieillard pris dans un engrenage infernal


L’âge de raison

Cela fait quelques années déjà que le cinéaste ne semble plus faire que des « home-movies ». Comme si après avoir consacrer une bonne partie de sa carrière à épurer sa palette d’outils pour ne conserver que ce qui lui permettrait d’atteindre l’essentiel, il appliquait désormais cette logique à la structure même de ses récits.

L’effet est d’autant plus marqué à l’aune de la dimension résolument bigger than life des histoires vraies qu’il porte à l’écran depuis "American Sniper". Eastwood s’emploie à creuser l’écart entre l’homme et sa mythologie, et de la part d’un réalisateur lui-même régulièrement affublé du qualificatif de « légende vivante », on devine l’aspect résolument personnel d’une telle démarche.

Et de fait, il ne reste rien dans "La Mule", dont l’ascétisme revendiqué du récit (en gros : un garage, une maison, et la route que son personnage empreinte pour ses livraisons) a valeur de note d’intention. Notamment dans la façon dont le réalisateur se dépeint à l’écran, petit vieux désorienté par le monde qui l’entoure qui ne se rend jamais tout à fait compte de la situation dans laquelle il se trouve.

Pourtant toujours alerte (il faut l’être pour enquiller un film par an), Eastwood ne présente ici aucun complexe à ne pas se représenter à son avantage. Car, plus encore que la volonté de se mettre à niveau du personnage, il s’agit de faire comprendre au spectateur qu’il en a fini avec son image.

Son Earl Stone picole, s’offre des plans à trois avec des nymphettes de 30 ans, passe du bon temps avec ses amis. Bref, il vit. Et tout ça grâce aux bons soins du cartel pour lequel il travaille, dont les hommes de mains deviennent des copains de boulot bienveillants. Même le boss joué par l’excellent Andy Garcia évite de se prendre au sérieux !

On l’a compris, le film de cartel n’est pas vraiment l’objectif visé par Eastwood, qui s’amuse à recaser les tronches repères du genre pour en faire des figures bonhommes sollicitant la proximité avec le spectateur (voir les incontournables Lobo Sebastian et Robert Lasardo). Ce qui rend d’autant plus hors propos le récent article du New-York Times qui pris le film comme exemple des représentations stéréotypées des latino-américains à Hollywood.

Le mythe et ses ersatz ne sont plus un moyen de représentation chez Eastwood, mais un obstacle avec lequel il n’est guère en mesure de composer pour atteindre l’essentiel (à l’instar des forces de police qui passent leur temps à traquer la mule à travers l’image qu’ils s’en font).

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Earl Stone face aux trafiquants


La vie au présent

Sous ses dehors sereins et la certitude tranquille émanant de sa fabrication, "La Mule" est un film animé par l’urgence. L’urgence de vivre, de se repentir, de réparer ce qui ne peut-être défait. Ce n’est pas l’oraison funèbre d’un homme qui accepte la mort, mais l’ode à la vie de celui qui a conscience de l’échéance.

« J’ai toujours parlé sans filtre » lâche le personnage d’Eastwood à celui de Bradley Cooper (successeur désigné d’Eastwood, jusque dans une empoignade musclée). C’est sans doute ce qu’on a toujours aimé chez Clint, cette liberté qu’il s’est arrogé d’être qui il avait envie d’être et de faire ce qu’il voulait. Mais la chose n’a peut-être jamais été aussi vraie que dans "La Mule", au sens où il parle désormais de lui sans le filtre de sa propre légende.

Celle qu’il a enterrée dans "Gran Torino" et parle ici comme d’un souvenir lointain et amer, qui nourrit ses regrets du présent (qu’il fasse incarner la fille du personnage par la sienne n’est pas un hasard) et son angoisse de l’inéluctable.

A l’instar de ce plan magistral, justement lors de sa conversation avec Cooper, où la conscience du temps qui passe et du temps passé rattrape brutalement le personnage, mettant fin à sa parenthèse enchantée (on pense au cinéma de Robert Zemeckis dans cette façon de mettre le temps en arbitre du duel entre l’homme et son archétype).

Soyons clairs : "La Mule" ne compte peut-être pas parmi les meilleurs films de son auteur, qui abuse de sa nonchalance sur certains aspects d’un scénario parfois trop lâche. Mais il restera comme l’un des plus bouleversants, comme tous les crépuscules emplis de la soif de vivre de leur instigateur. Qui plus est quand celui-ci regarde son public droit dans les yeux. Sans filtre.

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Vous avez aimez cette critique ? Voici maintenant un replay de notre magazine radio Les Aventuriers des Salles Obscures dans le cadre duquel nous avons largement évoqué "La Mule" :




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