17 novembre 2018
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La Sainte Victoire : Les affranchis à la française ?

"Le prix à payer" laissait entrevoir d'autres possibilités pour Christian Clavier, acteur horripilant semblant jusqu'alors condamné à ne jouer que des excités sauce Jean-Marie Poiré. La première des qualités de cette "Sainte Victoire" est de lui permettre de rappeler qu'il est un acteur potentiellement intéressant à condition d'être tempéré, dirigé. Son rôle de politicard apparemment humaniste n'agit pas comme un vulgaire contre-emploi, mais comme une réelle révélation : Clavier est capable du meilleur lorsqu'il ne met pas les deux doigts dans la prise. Face à lui, un Clovis Cornillac plus agité, son rôle de petit arriviste trop pressé imposant une frénésie verbale et physique qui le pousse à ne jamais rester en place. Ce beau duo est au centre du deuxième long de François Favrat, auteur d'un Rôle de sa vie affreusement artificiel, et qui se relance joliment ici malgré un manque de souffle évident.

Les deux premiers tiers de "La Sainte Victoire" ressemblent à un remake des Affranchis de Scorsese, dans une version à la fois française, politique et modeste. Référence assumée : au « j'ai toujours rêvé d'être un gangster » de Ray Liotta répond le « j'ai toujours rêvé d'être un bourgeois » de Cornillac. Celui-ci, architecte en quête de gros projets, provoque une rencontre avec un homme politique qui monte, intègre le cercle fermé de ses collaborateurs, et lui donne mille coups de pouce en espérant un retour de bâton qui tarde étrangement à venir. Nervosité, situations délicates, jeux d'influences : le film de Favrat n'est jamais aussi bon que lorsqu'il décortique le pétage de plomb de son héros pensant un peu trop vite être arrivé au sommet. L'équilibre est brillamment assuré par le personnage de Clavier, politicard soucieux de préserver son intégrité et sa bonne image, donc de ne pas faire de vagues. Les hommes politiques non véreux sont rares à l'écran, mais constituent un intéressant contrepoint, puisque leur honnêteté apparaît finalement comme un problème aux yeux de ceux qui convoitent leurs services.

Le fond est assez original, et la forme inattendue : Favrat choisit souvent une tonalité comique, notamment par le biais d'une voix off dont la liberté de ton et la faconde rappellent à nouveau Scorsese. Bien qu'un peu datée, la mise en scène a également de la ressource : mouvements incessants, cadrages - décadrages, moitié Marty S. moitié Robert Altman. Toutes proportions gardées, bien entendu : ces efforts d'écriture et de réalisation ne sont pas toujours récompensés et le film finit par sembler trop bavard, trop nerveux, sans réelle justification. Le dernier tiers du film, le plus faible, renoue avec des affaires trop classiques de malversations, de chantage et d'imbroglios juridiques beaucoup moins passionnants que ce qui précède. Mais il n'est cependant plus permis d'en douter : François Favrat n'est pas le moins bon des réalisateurs français, et mérite que l'on s'intéresse de près à ses oeuvres à venir.

Auteur :Thomas Messias
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