
CANNES
2004
LA
CRITIQUE DU FILM
La
passion selon Almodovar…
A
l’instar de son compatriote Luis Bunuel, Pedro Almodovar est un
constructeur. Les derniers films du cinéaste madrilène nous avait
prouvé qu’il était devenu un maître dans l’art de la narration
débridée et audacieuse. La mauvaise éducation ne fait pas exception
à la règle, mieux, avec ce nouvel opus, Almodovar va encore plus
loin et nous offre un film jubilatoire dans sa construction malgré
la noirceur du propos.
Raconter
La mauvaise éducation relèverait de la bêtise pure. Cela priverait
le spectateur des multiples surprises, de l’émotion grandissante
que réserve le film. Disons simplement qu’Almodovar, à partir
de trois personnages (deux élèves et un directeur de collège),
va multiplier les couches fictives comme il en a le secret, usant
du principe des « films dans le film ». Réaliser par un cinéaste
lambda, l’entreprise pourrait devenir un ennuyeux exercice de
style, désincarné et froid. Mais Almodovar, comme dans un tout
autre registre De Palma, est un cinéaste physique et cérébral,
d’où peut-être son succès auprès de la critique et du grand public.
Almodovar
est un cinéaste de l’émotion pure (visuelle et auditive), utilisant
toutes les ressources du romanesque, passant de l’outrance démesurée
à la sobriété la plus touchante. Dans La mauvaise éducation, on
retrouve tous les thèmes chers au cinéaste (l’homosexualité, le
travestisme, l’identité, l’art comme nécessité vitale…). Il serait
vain de lui faire un procès concernant sa vision de l’église catholique.
Almodovar juge l’homme (un prêtre pédophile) pas l’institution.
Tour à tour mélo, comédie musicale, film noir (clin d’œil à La
bête humaine de Renoir et Thérèse Raquin de Carné…), Almodovar
navigue brillamment entre les genres avec pour fil conducteur
le poids de l’enfance. Comment échapper à son passé, comment guérir
l’inguérissable ? Un seul mot, la passion. Celle du cinéma pour
Enrique, celle de l’écriture pour Ignacio. Ce mot (Passion) finit
par s’étaler en lettes énormes sur l’écran à la fin du film. Souffrances
et humiliations mais continuer, comme Almodovar (est-ce son film
le plus autobiographique ?), à réaliser des films avec passion.
Au-delà
d’un film sur les pouvoirs de l’imagination (la construction du
récit le prouve), Almodovar confère à La mauvaise éducation une
noirceur inhabituelle, (déjà présente certes depuis La fleur de
mon secret jusqu’à Parle avec elle, son chef-d’oeuvre…) malgré
les éclats de fantaisies et de vies parsemés tout au long de ce
nouvel opus passionnant et âpre.
Christophe
Roussel
Après
un très grand mélodrame (Tout sur ma mère) et ce qu'il convient
d¹appeler, tous mots bien pesés, un authentique chef d'oeuvre
(Parle avec elle), Pedro Almodovar semble revenir pour la première
fois depuis le virage amorcé avec La fleur de mon secret à l¹outrance
expressive qui fut sa marque de fabrique. Mais si ce nouvel opus
regorge de couleurs, de travestis de cabaret, et de formes narratives
débridées, la dominante est très noire et la tonalité, plutôt
grave. C'est que le cinéaste espagnol s'attaque à un sujet de
taille et de poids : l'ensemble du film tourne autour de la façon
dont l'identité se construit, se détruit, se rêve, se fantasme
ou se voit marquée à jamais par un traumatisme, en l'occurence
un abus sexuel commis par un professeur de lettres ecclésiastique.
C'est
autour de cette blessure fondatrice que tournent les souvenirs,
la vie, les fantasmes, les mensonges, et les projets des deux
hommes au coeur de La Mauvaise Éducation. Car l'une des surprises
du film est ici : il s¹agit d'un film "d'hommes" - pas
ou très peu de personnages féminins, de mémoire une première chez
Almodovar. D'un point de vue stylistique, cet univers masculin
(aux racines en partie autobiographiques) lui réussit particulièrement
: la plupart des plans du film sont d¹une beauté à couper le souffle,
les audaces formelles que s'autorise le cinéaste sont parfois
vertigineuses et il s'y entend toujours autant pour mêler malaise
et émotion dans la gorge du spectateur.
Toutefois,
à mi-chemin, tout semble se passer comme si Almodovar se prenait
au piège de sa propre virtuosité : au sommet de son art, le metteur
en scène se permet tant de multiplications des pistes thématiques,
de chausse-trappes et autres qu'il finit par perdre un peu son
spectateur (qui reste néanmoins fasciné) et, plus grave, par noyer
les aspects les plus personnels de son film, et avec eux finalement
l'émotion. Il en ressort une sensation étrange (après tant de
brio) d'inabouti.
Peut-être
que La Mauvaise Éducation nécessitera de nombreuses visions avant
de se donner vraiment (hypothèse optimiste). Certainement, surtout,
qu'il est difficile pour un film de suivre dans la filmographie
de son auteur une oeuvre immense comme Parle avec elle. Reste
que La Mauvaise Éducation, en plus de constituer une ouverture
cannoise bien plus digne que Fanfan la tulipe (facile !), mérite
toute l'attention des aficionados d'Almodovar comme des autres
: un film parfois passionnant, difficile à aimer pleinement, un
faux retour aux sources en même temps qu¹un nouveau virage, une
forme de déception qu¹on voudrait tout de même applaudir... Un
cauchemar de critique !
Rémi
Boîteux
On connaissait
-et on admirait- Pedro Almodovar pour être le seul réalisateur
à savoir parler aussi bien des femmes : le regard qu’il porte
sur elles, qu’elles soient mères, femmes ou amantes, est empreint
d’une telle justesse et d’une telle sensibilité qu’on ne peut
qu’être sous le charme. Avec « la mauvaise éducation », on découvre
un Pedro Almodovar tout aussi impressionnant dans un film qui
parle d’hommes et qui, en l’absence de personnages féminins, n’en
dégage pas moins une sensualité envoûtante au cœur de la noirceur.
Du point de
vue du fond, « la mauvaise éducation » est une exploration d’une
fabuleuse richesse de l’être humain car Pedro Almodovar ne se
contente jamais d’effleurer la surface des choses : il creuse,
il fouille pour saisir et traduire par des images magnifiques
la complexité de la nature humaine. Mais ce qu’il y a de plus
saisissant encore, c’est la beauté de la douleur et le désir bouillant
qu’il arrive à faire ressortir à travers des thèmes aussi durs
et tabous que l’homosexualité masculine, l’identité travestie,
la pédophilie chez les prêtres, l’éducation et la difficulté à
grandir quand les blessures tragiques de l’enfance sont comme
un cancer latent. Mais son propos ne prend tout son sens que parce
que Pedro Almodovar met la technique scénaristique au service
de l’art : la forme est en parfaite osmose avec le fond et l’alchimie
opère.
Grâce à une
réalisation réfléchie, Pedro Almodovar rend compte de l’enchevêtrement
des destins d’Enrique, d’Ignacio et du Père Manolo. Utilisant
à bon escient la technique du film enchâssé dans un film, lui-même
enchâssé dans le film, il crée un prisme de versions situées à
des niveaux différents qui, par superposition, mettent peu à peu
en lumière la face cachée de la sombre vérité. En ce sens, on
peut dire que « La mauvaise éducation » n’est pas un film mais
des films-gigognes qui s’ouvrent les uns après les autres, le
plus petit (celui qui, à priori, a le moins d’importance) permettant
de pénétrer au cœur des choses et de remonter ensuite le fil de
l’histoire. Cette construction complexe mais très réussie génère
en outre un suspense prenant qui happe d’entrée le spectateur
pour ne plus le lâcher.
Et le casting
est à la hauteur de ce Film avec un grand F : les 3 acteurs principaux
font plus qu’incarner leurs personnages respectifs – ce qu’ils
font d’ailleurs de manière remarquable-, ils traduisent visuellement
les relations souterraines qui les unissent les uns aux autres.
Néanmoins, il convient de s’attarder sur la fascinante composition
de Gael Garcia Bernal qui, en se servant de son physique d’Adonis,
réussit à porter sur ses épaules la crédibilité d’un personnage
à l’identité travestie : il apparaît comme « la femme fatale »
par qui le Mal arrive. Gael Garcia Bernal est la pierre angulaire
d’un film où l’homosexualité masculine, les sévices sexuels, le
désir extrême et la passion dans ce qu’elle a de plus absolu s’entrechoquent
et s’entrelacent.
Etrangement,
si le cœur des spectateurs se porte naturellement vers « Tout
sur ma mère » ou « Parle avec elle », le mien va à « La mauvaise
éducation », peut-être parce que Pedro Almodovar fait saillir
de manière vraie et avec une beauté noire, la part ténue de féminité
inhérente à l’homme.
Nathalie Debavelaere.
NOTES
DE PRODUCTION : REFLEXIONS DE PEDRO ALMODOVAR SUR SON FILM
Une
véritable obsession
Je devais faire ce film, je devais me l'enlever de la tête avant
que ça ne tourne à l'obsession. J'avais remanié le scénario pendant
plus de dix ans, et ça pouvait continuer comme ça dix ans de plus.
Vu la quantité de combinaisons possibles, la trame de "La mauvaise
éducation " ne pouvait pas finir de s'écrire qu'une fois
le film tourné, monté et mixé.
Film intime mais pas autobiographique
C'est un film très intime, mais pas exactement autobiographique,
je veux dire que je ne raconte pas ma vie au collège ni ce que
j'ai appris pendant les premières années de la "movida", bien
que ce soit les deux périodes durant lesquelles se déroule l'intrigue
(en 64 et en 80, avec une incursion en 77). Il est certain que
mes souvenirs ont été importants au moment de l'écriture du scénario,
puisque j'ai vécu dans les lieux et les époques où se passe l'intrigue.
Une vieille rancoeur contre l'Eglise ?
le film n'est pas un règlement de comptes avec les curés qu m'ont
mal élevé ni avec le clergé en général. Si j'avais eu besoin de
me venger, je n'aurais pas attendu quarante ans pour le faire.
L'Eglise ne m'intéresse pas, pas même comme adversaire.
La Movida, période idéale ?
Le film ne prétend pas non plus être une réflexion sur la "movida"
madrilène du début des années 80, bien qu'une grande partie se
passe dans le Madrid de cette époque. Ce qui m'intéresse dans
ce moment historique est l'ivresse de liberté que vivait l'Espagne,
en opposition à l'obscurantisme et à la répression des années
60. Le début des années 80 est, pour cette raison, le cadre idéal
pour que les protagonistes, devenus adultes, soient maîtres de
leur destin, de leur corps et de leurs désirs.
Film noir mais vision non manichéenne
Le film n'est pas une comédie, en dépit de son humour, ni une
comédie musicale jouée par des enfants bien qu'il y ait des enfants
qui chantent. C'est un film noir, du moins c'est ainsi que j'aime
le considérer. Dans les films noirs, il ne peut ne pas y avoir
de policiers, ni de pistolets, ni même aucune violence physique,
mais il doit y avoir des mensonges et de la fatalité, qualités
que normalement incarne une femme : la femme fatale. Dans "La
mauvaise éducation", la femme fatale est un enfant terrible,
le personnage interprété par Gael Garcia Bernal. "La mauvaise
éducation " est à l'opposé d'un film de bons et de méchants.
En tout cas je ne juge pas les personnages, quoi qu'ils fassent,
mon travail consiste à les "représenter", à les "expliquer dans
leur complexité" et réussir à faire un spectacle amusant avec
tout cela; Il n'est pas bon pour un film que le réalisateur juge
ses personnages, même s'ils commettent des choses atroces.
La prédominance de la voix off
La voix off sert à expliquer ce qui ne se voit pas et à accélérer
le rythme de la narration. C'est comme si un personnage du film
te rendait visite, s'asseyait de l'autre côté de la table pour
te raconter en quelques mots une partie de son histoire. La voix
off m'est devenue indispensable pour aller d'une histoire à une
autre, d'une époque à une autre.
(Sources
consultées : dossier de presse Pathé Distribution).
PORTRAIT
Pedro Almodovar est né à Calzada de Calatrava, dans la province
de Ciudad Real, en 1949. A l'âge de 8 ans, il émigre avec sa famille
en Estrémadure. Il étudie jusqu'au baccalauréat avec les pères
salésiens et franciscains, qu'il n'apprécie pas trop. Sa mauvaise
éducation religieuse ne lui apprendra en fait qu'à perdre sa foi
en Dieu. C'est à cette période, à Caceres, qu'il commence à aller
au cinéma de manière quasi obsessive.
A
16 ans, il s'installe à Madrid, seul et sans argent, mais avec
un projet très concret : étudier le cinéma et en faire. Impossible
néanmoins de s'inscrire à l'Ecole Officielle du Cinéma, Franco
venant de la fermer. Almodovar se contentera dès lors de vivre
sa vie. Nous sommes alors à la fin des années 60 et, malgré la
dictature, Madrid représente, pour un adolescent de province,
la ville de la culture et de la liberté. Pedro Almodovar fait
alors toutes sortes de petits boulots, mais ne réussira à se payer
sa première caméra super-huit que lorsqu'il décrochera son premier
job «sérieux» à la Compagnie Nationale Espagnole du Téléphone.
Il y passera douze ans en tant qu'auxiliaire administratif. Des
années durant lesquelles il sera en contact direct avec la classe
moyenne espagnole au début de la société de consommation. Ses
drames, ses misères. Le soir, Pedro écrit, aime, fait du théâtre
avec Los Goliardos (Les débauchés), tourne des films en super-huit,
dont certaisn relativement peu recommandables aux jeunes filles
de bonne famille. Il collabore à diverses revues underground,
écrit des récits, fait partie d'un groupe de punk-rock parodique,
Almodovar y McNamara.
La
sortie de son premier «vrai» film, Pepi, Luci, Bom et autres filles
du quartier (dont le tournage a pris plus d'un an et demi) coïncide
avec le début de la démocratie, relayée par un mouvement culturel
qui fera long feu, la célèbre Movida. A partir de ce moment-là,
Almodovar tourne relativement régulièrement, son cercle de fans
s'élargissant progressivement jusqu'à finir par dépasser les frontières
au moment de Matador, qui révèle également Antonio Banderas, déjà
présent dans l'écurie Almodovar depuis Labyrinthe des passions.
Mais le film qui fait littéralement exploser Almodovar sur la
scène mondiale sera Femmes au bord de la crise de nerfs, avec
Carmen Maura et Rossy De Palma, dès lors propulsées stars du cinéma
espagnol. Baroque, kitsch, parodique, sensuel et terriblement
romantique, tout a été dit sur le cinéma de Pedro Almodovar, qui,
l'âge aidant, commence seulement à se calmer...
Ainsi,
après les fantasmes de Talons aiguilles (son plus grand succès
à ce jour) et les délires visuels de Kika, dans lequel Victoria
Abril incarnait une présentatrice de télévision d'un genre radicalement
nouveau, La fleur de mon secret était plus introspectif, plus
tendre et visuellement moins exubérant... En chair et en os a
marqué un tournant dans la carrière de Pedro Almodovar,
puisque celui-ci envisageait alors de poursuivre sa carrière aux
Etats-Unis.
Avec
Tout sur ma mère, Pedro Almodovar rafle un nombre impressionnant
de prix : Prix de la mise en scène à Cannes, Oscar et César du
Meilleur film étranger, Golden Globe ou encore sept Goya. Trois
ans après, le même sort lui est réservé avec Parle avec elle,
et mieux encore : Oscar du Meilleur scénario, cinq prix EFA, deux
BAFTA, le Nastro d'Argento, le César et beaucoup d'autres prix
partout dans le monde... sauf en Espagne. Almodovar revient derrière
la caméra en 2004 avec La Mauvaise éducation, présenté en ouverture
du Festival de Cannes.
Benjamin
Frachon
(Sources
consultées : dossier de presse Pathé Distribution).
FILMOGRAPHIE
1980
Pepi, Luci, Bom y otras chicas del monton (Pepi, Luci, Bom et
autres filles du quartier)
1982
Laberinto de los pasiones (Labyrinthe des passions)
1983
Entre tinieblas (Dans les ténèbres)
1984
Que he hecho yo para merecer esto ? (Qu'est-ce que j'ai fait pour
mériter ça ?)
1985
Matador
1986
La ley del deseo (La loi du désir)
1987 Mujeres al borde de un ataco de nervios (Femmes au bord de
la crise de nerfs)
1989 ¡ Atame ! (Attache-moi !)
1991
Tacones lejanos (Talons aiguilles)
1993
Kika
1995
La flor de mi segreto (La fleur de mon secret)
1997
Carne tremula (En chair et en os)
1998
Todo sobre mi madre (Tout sur ma mère)
2001
Hable con ella (Parle avec elle)
El
Espinazo del diablo (L'échine du diable)
2003
La Mala educacion (La mauvaise éducation)
Le
Quotidien du Cinéma est également producteur d'un
magazine radio consacré au cinéma. Retrouvez chaque
samedi à partir de 14h "Les aventuriers des salles
obscures" sur Radio Campus, 106.6 FM à Lille ou sur
internet grâce au site : campuslille.com.
Qu'on se le dise...