18 décembre 2018
Critiques

Le 15h17 pour Paris : Clint Eastwood se trompe de gare

Pour quelqu'un dont le nom continue encore aujourd'hui de résonner avec une mythologie héroïque dont il incarne l'un des archétypes les plus (sinon le plus) emblématiques, Clint Eastwood ne se satisfait décidément pas d'une conception monolithique de cette notion.  En tant que réalisateur, le monsieur n'a cessé de disséquer dès ses premiers films la culture du héros et son poids sur l'humain, les exigences aliénantes de ces images d'Epinal sur ceux qui en sont les garants malgré eux. Une interrogation qui est revenu en force dans sa filmographie depuis "American Sniper", qui amorce rétrospectivement ce que l'on pourrait appeler une « trilogie du héros américain » achevée avec la sortie en salles de ce "15h17 pour Paris". 

Relatant les fameux événements du Thalys survenus le 21 août 2015, "15h17 pour Paris" se voudrait un hommage aux acteurs du drame en se concentrant sur les trois touristes américains qui ont immobilisé le terroriste. On entendait déjà de loin les piaillements des éternels pourfendeurs des expressions de l'impérialisme yankee. Ceux qui n'attendent jamais qu'une occasion pour faire briller leur armure de preux chevalier de l'exception culturelle au détriment du bon sens cinématographique. Les mêmes toujours prompts à trouver un bouc-émissaire pour mettre en scène leur certitudes et piétiner de leur noble destrier les conditions d'une réception lucide et mesurée de l'image filmique.

De fait, "15h17 pour Paris" est à peu près l'inverse de ce que vous pourrez lire dans les papiers éructant leur couplet sur papy Eastwood renouant avec sa verve réac la plus virulente, l'âge et l'élection de Trump aidant. En effet, le film s'échine à démystifier (sans diminuer) l'acte accompli par les trois hommes à l'aune de leurs parcours, réemployant le dispositif éprouvé dans "Sully" de l'événement découpé par les flash-backs sur la vie des protagonistes. C'est dans ce parti-pris que réside l'honnêteté d'Eastwood. Toute sa démarche vise en effet à investir l'histoire de manière à retourner cette image médiatique consacrant un héroïsme surhumain pour mettre l'acte à hauteur d'homme : du spectateur donc, mais aussi des personnages. Le système est d'autant plus cohérent que le récit caractérise les trois compères au travers de leurs fantasmes d'action inassouvis. En particulier pour Spencer, personnage central du film et idéaliste candide dont la volonté ne cesse de se heurter à une réalité décevante, qui repousse  ses aspirations dans les marges de sa frustration.
 
Dès lors, on comprend que "15h17 pour Paris" n'est pas tant un film sur cet attentat loupé qu'un film sur notre rapport au mythe. Que les raisons pour lesquelles Eastwood a choisi de raconter cette histoire ne résident pas tant dans un désir d'hommage aux héros du quotidien (même s'il est bien là), mais parce que le matériau lui permettait d'amener son entreprise de déconstruction de la fiction à son stade terminal. Que l'immense cinéaste a demandé aux trois amis de jouer leur propre rôle non pas pour solliciter une identification racoleuse sur la base du « vrai » pour ensuite leur édifier un piédestal, mais justement pour les « démédiatiser », les retirer à leur image d'Epinal qui aurait pu être reconduite s'ils avaient été incarné par quelqu'un d'autre.  De la même façon que Spencer se sent rejeté du grand récit national ayant forgé ses représentations (il joue à la guerre gamin, se projette dans les batailles à travers ses affiches de films, mais ses efforts pour devenir le soldat qu'il rêve d'être échouent), Eastwood démythifie notre rapport à l'événement en retirant le plus possible le filtre de la médiation fictionnelle. Sans doute trop.  

C'est justement-là que réside tout le problème de "15h17 pour Paris",  dont la cohérence certaine des intentions ne rattrape pas complètement son exécution problématique. Si, sur le papier, "15h17 pour Paris"  se pose à la fois comme une synthèse et une somme des deux films précédents d'Eastwood,  reprenant à "American Sniper" son héros poussé par une conviction mystique et aliéné par le poids de sa propre icône, et à "Sully" son personnage dépassé par son exploit, le film n'honore pas le résultat de ses deux influences. A épurer la fiction pour libérer l'humain de ses entraves, Eastwood aboutit à un film étonnamment peu dense, qui éprouve les plus grandes difficultés à tracer une ligne narrative cohérente entre des péripéties à l'intérêt variable. La minceur du prétexte se mue même en anémie dramatique  lors d'un périple européen interminable, qui annihile le sens (les personnages lâchent prises sur leurs représentations en se laissant aller au monde) au profit d'une collection d'anecdotes de vacances à l'impact inexistant. Pour un peu, on se croirait chez Klapisch. 

Là réside le problème du projet d'Eastwood, comme s'il avait pris la fameuse phrase de Godard (« Il faut arrêter le commerce des histoires ») un peu trop au pied de la lettre. "15h17 pour Paris" existe essentiellement dans sa dimension théorique, n'apparaissant à l'écran que de façon bien trop parcellaire pour vraiment emporter l'adhésion. Les problèmes d'intériorisation thématique déjà apparents dans "Sully" se révèlent ici amplifiés par le point de vue adopté. Si la proximité vis-à-vis des personnages fonctionne à plein, l'identification fonctionne davantage par connivence que par empathie à proprement parler. Il faut attendre que les questionnements induits par Eastwood rejaillissent dans l'action même du climax pour que le film trouve enfin sa raison d'être. Soit l'expression de l'héroïsme selon Eastwood : les apprentissages, les choix et les hasards d'une vie entière qui se retrouvent mis à contribution à l'instant T avec une bonne dose de chance, sans que l'on ait choisi le moment.

A trop indexer la dualité de l'humain et son mythe avec celle la fiction et la réalité, Clint Eastwood finit par aboutir à un minimalisme qui éprouve les plus grandes difficultés à se grandir dans un storytelling digne de ce nom. De fait "15h17 pour Paris" marque la fin d'un cycle pour le réalisateur en même temps qu'il acte les limites d'une démarche qui paye son jusqu'au boutisme. Parfois convaincant, mais pas assez. Indéniablement intéressant, mais souvent à son propre détriment. 
Auteur :Guillaume Meral
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